La maison Troisgros

Publié le par La Zitoune

Souvenir de juillet 2016 
Chose promise, chose due. J’emmène mon bachelier de fils dans un gastro de renom : la maison Troisgros. Le genre d'endroit qui se savoure, dans tous les sens du terme. Nous avons regardé la tirelire-grenouille se remplir au fil des mois et le jour fatidique est enfin arrivé.
Prise de tête de Léo : comment s'habille-t-on pour aller dans ce genre d’endroit ? "M’en fous" lui dis-je, en jetant un regard affectueux à mes fidèles baskets défraîchies ; "Je vais quand même m’acheter une chemise" me répond-il, bien plus socialisé que moi.
"Prendrez-vous l’apéritif ?" demande un type en queue de pie. 
"Mais bien sûr !" gloussé-je avec un air de Paris 16e. [Par le sang de Dieu ! Où ai-je la tête ? J'aurais dû louer un Yorkshire !] Mon fils se marre et tire sur sa chemise comme sur un maillot de foot. Je le revois, petit, en train de déformer ses tee-shirts parce que les étiquettes le grattaient, y compris quand on les avait découpées aux ciseaux. Dire qu'il vient de décrocher le bac... Le coup de vieux me tape dans le dos avec un air goguenard ; il ferait mieux de garer ses bijoux de famille, j'ai le pied gauche qui me démange et la rate qui se dilate. Je vois la ménopause, encore assez loin, et n'ai pas l'intention de la laisser me vieillir sans broncher. Je te surveille, grognasse. Reste assise ou j'te fume.
C’est au soleil, vautrés dans des fauteuils moelleux, que nous avons siroté nos cocktails, en nous prenant pour ce que nous ne sommes pas.
"Cette tomate cerise caramélisée aux graines de sésame est à se damner ! N'est-ce pas Jean-Léo-Édouard ?"
"Très certainement, Mère."
Tout un tas de pingouins en noir et blanc, trop polis pour être honnêtes, se relaient pour nous demander si on va bien, si ça nous plaît, si on n’a pas trop chaud, pas trop froid, si ça ne nous fait rien de bouffer comme des porcs en sachant que d’autres crèvent de faim (non, ça c’est pas vrai, c’est moi qui ne sais pas toujours profiter...).
Le jardinet est de toute beauté. Les oiseaux dans les arbres sont eux aussi endimanchés. Ils chantent un air d'opéra en italien et attendent notre départ pour ramasser nos miettes. Tout est millimétré, au cordeau. La surprise et l'improvisation ne sont pas de mise dans ce temple de la gastronomie française.
Même Monk trouverait ça exagéré !
J'ai envie de chanter à tue-tête la danse des canards qui sortent de la mare en se secouant le bas des reins, mais le regard effrayé de mon fils m'en dissuade. Je lâche quand même un coin-coin sonore, histoire de trouver un compromis satisfaisant pour nous deux.
C'est le seul gamin au monde mieux élevé que sa mère et il a fallu que ça tombe sur moi ! 
La visite de la cuisine semble obligatoire. Elle rutile, grouille de monde et sent merveilleusement bon. On y goûte également la discipline militaire. Puis, nous suivons le chef des pingouins dans une salle.
Fauteuils pivotants, en cuir odorant, décor sobre (triste ?), des fleurs mortes partout. Alors que mon bras fait mine de déposer mon sac sur la moquette épaisse et feutrée, un tabouret sorti de nulle part se faufile dessous à la vitesse de l'éclair. Mon sac à main est manifestement quelqu’un de très important, une sorte de V.I.P. au fessier délicat. Je ne le regarderai plus jamais de la même façon, ce fourre-tout.
Le verre de vin rouge conseillé par une sommelière passionnée et très sympathique est à tomber raide (zut ! je n’ai pas les moyens pour un coma éthylique).
Tout est déposé sur la table dans une espèce de ballet orchestré par une équipe surentraînée, coordonnée et - il faut bien le dire - un tantinet ridicule. Même Louis de Funès faisait moins de manières, c'est dire. Je retiens des hoquets en les voyant si raides. Tiens, celui-ci ressemble à Mr Bean. Il a la souplesse d'une tringle à rideau. Oh ! regarde Macaillette ! Lui, on dirait Stéphane Bern !
Le Grand Chef des Casseroles en Cuivre vient faire son petit tour en salle et gratter de la flatterie. Vu le prix qu'on va payer avant de sortir, il faut oser venir réclamer un pourboire oral. Quel culot ! Il nous demande si tout va bien, sans vraiment écouter notre réponse extatique. Je n'ose pas imaginer sa réaction si nous avions répondu d'un air détaché que le repas est hors du commun mais que le rapport qualité/prix laisse à désirer. De toute façon, nous n'avons pas les mêmes valeurs, il est déjà parti et préfère les hommes d'affaires à la table à côté, des habitués du lieu au portefeuille bien garni sans doute. Ma tirelire-grenouille sait apprécier les bonnes choses, elle. Elle ne dilapide pas les bons moments. Elle les vit intensément.
Après des plats à se dévisser les boyaux de la cervelle, et alors que je pense saucer discrètement ma dernière assiette, en me disant que tout cela n’est que simagrées, que la divine sauce à elle seule doit coûter un genou et qu'il est hors de question qu'elle parte dans le lave-vaisselle, mon fils me regarde et me dit, avec son sourire magique de gamin conscient qu’il vit un truc exceptionnel :
"Tu sais Maman, c'est pas la peine de te cacher, je crois qu’ils savent qu’on n’est pas des …" Il a le poignet cassé, le petit doigt en l'air et se tamponne la bouche avec sa serviette. On s'y croirait.
Et là, prise d’une riquette, j'ai observé les autres clients, qui ingurgitaient des explosions de saveurs inouïes qui crépitent dans le cerveau, comme s'il s'agissait de vulgaires Bretzels. Alors que nous... nous inventions une langue étrangère à coups de "Slurp !" et de "Hummmmm !" et de "Oulalalalala !" et aussi de "Ptin qu’c’est bon !" et évidemment de nombreux "Fouilla !" et aussi, pour le fun, d'un ou deux "Oufti !" bien envoyés.
J'ai regardé mon Léo se régaler, avec son sourire jusqu'aux oreilles et les papilles gustatives en feux d'artifice. Une joie immense m'a envahie de pouvoir partager ce moment avec lui. Il est gravé à jamais.
Après, on a sorti la grenouille du V.I.P. et on est rentrés comater devant Michel Drucker.
Le bac, c'est fait. Troisgros, c'est fait. 😋

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Publié dans Lys

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