A vous, donc, mes Défauts
Texte de Fabien
"Je vous ai choyés dès votre naissance, vous nourrissant comme une truie ses porcelets. Je vous ai vus grossir jusqu'à l'obésité. Vous m'avez comblé de votre omniprésence. Vous avez déployé des trésors d'imagination pour donner un sens à ma vie. Parfois même, un sens interdit. Souvent, vous vous êtes associés pour sublimer vos talents. Fidèles et désintéressés, vous n'agissez qu'à mon seul profit.
Il est temps que je vous rende hommage et que je fasse votre éloge.
À vous, donc, mes Défauts.
À toi d'abord, ma Mythomanie. Tu brilles par ton inventivité. Tu cisèles la vérité comme un sculpteur son marbre. Tu transformes, ajoutes et retranches, tu colores et tu noircis.
Tu me mets en scène, m'attribuant, au gré des nécessités, le premier rôle ou celui du figurant. Artiste total, tu es l'enlumineur de ma vie.
À toi ensuite, ma Lâcheté. Discrète et subtile, tu es mon armure invisible, mon glaive, mon bouclier. Tu es mon ombre armée. Tu me protèges aux premiers parfums du danger. Tu surgis entre moi et l'urgence d'agir. Tu luttes bec et ongles pour m'en dissuader. À l'héroïsme, tu as fait de moi le plus grand des résistants.
À toi maintenant, ma Paresse, enveloppante et douce comme une caresse. Tu t'invites dans mes bras et chasses mes corvées. Tu trouves toujours le mot qu'il faut, conseillère zélée, pour procrastiner. Les heures en ta compagnie sont reposantes, rêveuses, langoureuses, oisives. Et quand par mégarde je t'échappe, tu me cherches et me déniches derrière le moindre projet. Je travaille ainsi à loisir et chaque entreprise a le goût de l'infini.
À toi, mon Narcissisme. Tu vois en moi la perfection. Tu es mon miroir reformant, mon psychiatre esthétique. Sous ton scalpel, mes traits deviennent idéaux. Au besoin, tu défigures la concurrence. Tu agrandis le domaine de mon existence et là où je vais, tu me réserves toute la place afin que chacun m'admire. Mon royaume s'étend partout où porte ton regard. Tu n'as pas fait de moi le centre du monde, mais le monde lui-même, et tu en es le centre.
À vous, ma Prétention et mon Mépris, jumeaux vaillants de mes rapports humains. Vous faites taire les fâcheux, crachant un acide dédain dès qu'un intrus prétend exister en ma présence. Vous n'avez eu de cesse d'affirmer ma supériorité en tout domaine, tenant loin ces Autres qui me faisaient de l'ombre. Vous avez fait le vide autour de moi et grâce à vous, je suis devenu suffisant à moi-même.
À vous, mes soins, mes remèdes, mes baumes, mes protections.
À vous tous, qui ne m'avez jamais fait défaut, je demande un secours encore : dans les méandres de vos calculs, dans la sinuosité de votre science, se terre un serpent, une couleuvre, une traîtresse : ma Conscience ! Elle pique à chacune de vos prouesses et distille son venin à la moindre de vos largesses. Venez à bout de cette vipère qui avance avec Franchise, son fidèle attribut qui, ici encore, me trahit par ses mots."
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