Portrait

Publié le par La Zitoune

Parfois, j'essaie de l'imaginer. Je me demande comment il serait physiquement. Aurait-il perdu son gros ventre en vieillissant ? Ses cheveux seraient-ils tout blancs ? Souvent, je l'entends rire. Ce rire qu'on reconnaissait entre mille dans une salle remplie de monde. Un rire gras de fumeur de Gauloises sans filtre, qu'il m'envoyait chercher au tabac du coin, en me donnant un peu plus de monnaie pour que je m'achète des bonbecs en vrac ou "Le journal de Mickey". Un rire qui s'étouffe et se termine en toux. Un rire sifflant d'asthmatique qui ne devrait pas fumer. Je le revois tirer sur sa clope, assis sur le rebord de la terrasse, dans son jogging gris tout déformé et son gros pull écru de frileux que je lui avais offert à Noël. "J'adore avoir chaud !" disait-il. J'entends encore le son de sa Ventoline, deux petits coups secs, une respiration qui se retient, puis la délivrance quand l'air recommence à circuler dans les poumons. Je me souviens de ses descentes d'escaliers à la Buster Keaton dans la maison familiale ; il tapait des savates sur chaque marche, en chantant à tue-tête des textes totalement surréalistes de son cru, sous l'oeil interloqué de Black, notre chien, et devant nos sourires amusés d'enfants. Il n'était pas grand, mais pour moi il était un géant.
Chaque fois que je referme un livre, visionne un film, découvre une musique ou vote à une élection, je lui demande son avis dans un coin de ma tête, lui parle, défends mon point de vue avec véhémence, imagine le sien - toujours percutant et large, et - au final - je pense et fais ce que je veux. Il disait toujours, avec une espèce de fierté mal dissimulée : "Elle a du caractère cette satanée gamine !" J'aimais bien qu'il dise cela de moi. Toutes les filles n'ont pas eu cette chance d'être officiellement autorisées à penser par elles-mêmes. Pour lui, ce n'était pas un sujet.
Je l'admirais beaucoup. Il était loin d'être parfait, mais je l'aimais et l'admirais. Comme tous ceux qui le côtoyaient, y compris ses élèves, je le trouvais brillant, cultivé et très drôle.
Un père comme lui transmet involontairement - par l'exemple - une attitude face à la vie. Pas une posture calculée, mais bien une attitude. C'est très différent. La posture - illusoire - fragilise, alors que l'attitude - incarnée - rend plus fort. Comme une béquille qu'on utilise en toile de fond. Un sentier au milieu des broussailles. Une rigueur morale, une ligne de conduite, un sens du devoir, un besoin viscéral d'avoir la conscience tranquille, de défendre bec et ongles son espace vital, sa liberté, son oxygène... quoi qu'il en coûte ; toutes ces choses sur lesquelles on peut s'appuyer quand la vie fait sa pute* et qu'on se sent démuni.
[*NDLR : pas la peine de sortir un plaidoyer pour les prostituées, c'est juste une expression. 🙄😅]
Sur l'autoroute à trois voies qu'était l'intérieur de sa tête, il lui fallait respecter les limitations de vitesse et se rabattre de temps à autre, pour contenir ses angoisses existentielles, les conséquences de son enfance pourrie et son envie récurrente de vivre en Robinson Crusoé. Il était un personnage assez sombre et - comme souvent chez les gens hors normes - il avait quand même réussi à développer la lumière à tous les étages. En passant par l'humour, l'autodérision et une espèce d'aquabonisme succulent - pour qui pigeait qu'il s'agissait en réalité d'un jeu - que j'entretiens moi-même avec soin, comme un héritage précieux ; un mode d'emploi de la vie qui me sert tous les jours. Mon phare dans la brume.
Mon père, ce clown triste.
J'ai des scènes dans la tête, inscrites à jamais. Comme le choix apparemment collectif du programme télé. Ma mère sur un fauteuil, en train de manger des oranges (qu'est-ce qu'elle a pu manger comme oranges dans sa vie !). Mon père, mon frangin et moi sur le canapé. Un rituel amorcé par le paternel :
"Alors... sur la première chaîne... il y a une daube qu'on a déjà vu au moins 10 fois... sans aucun intérêt ! Sur la 2... une série... mais on n'a pas vu les premiers épisodes, alors ça ne sert à rien ! ... ET SUR LA 3 ! UN FILM MAGNIFIQUE ! AVEC DES ACTEURS EXTRAORDINAIRES ! TÉLÉ7JOURS EST DITHYRAMBIQUE ! ON NE PEUT PAS CONTINUER À VIVRE SANS CONNAÎTRE CE CHEF-D'OEUVRE ! Bon, on vote ! Qui veut regarder la 1 ? Personne ! La 2 ? Personne ! LA 3 ? O.K. C'EST PARTI POUR LA 3 ! Très bon choix ! À l'unanimité en plus ! Bravo !"
Apprentissage de la démocratie sur le terrain.
Que c'était drôle ! Et nous jouions tous le jeu, par pur plaisir. Dans ces moments-là, il convoquait aussi notre intelligence collective. Et c'était bon.
Comme si nous savions déjà que ces souvenirs-là l'emporteraient un jour sur ses sautes d'humeur, son fond dépressif, ses gueulantes incontrôlables, ses phrases pas toujours dosées ni très justes, qui laissaient des cicatrices là où elles tombaient, malgré lui.
Il tissait des liens, malgré tout.
Et c'est ce qui reste, aujourd'hui.
Je l'ai également souvent imaginé en grand-père, lui qui n'a connu son unique petit-fils que quatre mois. Il avait demandé à ce qu'il l'appelle Pépé. Je sais qu'il aurait été proche de lui. Il lui aurait fait travailler les maths et les sciences, lui aurait appris à tricher au Trivial Pursuit, à jouer au tarot et aux échecs, donné des conseils pour "tracer sa route sans se faire emmerder par les cons ou en les contournant du mieux possible". Il lui aurait expliqué la vie comme un gigantesque terrain de jeu, avec des règles à géométrie variable.
Et beaucoup de poésie.
Un humain complexe, trop humain, unique, parti beaucoup trop tôt, d'un seul coup, un 8 mai. Ironie des dates. Sans crier gare. Une sortie théâtrale, sans répétition générale, qui a laissé un vide intersidéral dans ma vie.
Mon p'tit Papa, une empreinte indélébile.

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Publié dans Lys

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