Extrait à froid

Publié le par La Zitoune

La voisine avait un besoin urgent d'huile. Il fallait le vouloir... puisqu'elle a dû descendre deux étages, traverser la courette, faire le tour de l'immeuble et sonner chez moi. Oui, ma porte est à moi, personne d'autre n'y touche. C'est MA PORTE ! Tous les autres rentrent chez eux "par derrière". J'étais en train de tenter de déboucher l'évier en grognant comme un veau que cette ventouse de Netto c'était de la daube quand la sonnette a retenti. J'ai failli mourir de terreur ! Mon coeur s'est débouché, mais pas ce c$##@€¥ d'évier ! 
Quand j'ai ouvert et que j'ai vu sa tête dans le noir, pleine d'ombres chinoises sur le trottoir, j'ai cru qu'elle allait m'annoncer que l'immeuble était en feu et qu'il fallait partir au plus vite, ventre à terre, ou que son chien avait encore fugué. Mais non. Elle m'a dit : "Je suis désolée de vous déranger à une heure pareille, mais pourriez-vous me prêter de l'huile ?". Je me suis imaginée lui dire "NAAAAN !" juste pour voir sa tête, mais j'ai dit "Oui bien sûr !", puis : "Entrez donc, sinon le chat va se carapater !".
MAIS POURQUOI J'AI DIT ÇA ???!!!
Elle est restée debout à me raconter sa vie et j'en pouvais plus ! Je trépignais sur place. C'était long et j'avais des choses à faire. J'ai tenté plein de trucs plus ou moins discrets : lui fourguer la bouteille d'huile dans les mains ; faire des petits pas de côté pour l'attirer vers la porte d'entrée ; étouffer un bâillement en la regardant  avec les yeux brillants de larmes ; jouer avec le chat dans les bras. Mais rien ne la décidait à partir. Puis son portable a sonné. J'ai entendu une voix d'homme brailler : "Mais qu'est-ce tu fous ?!" et elle a filé plus vite que son ombre. J'ai juste eu le temps de lui dire : "GARDEZ LA BOUTEILLE, J'EN AI PLEIN !"
Pense-bête pour demain : penser à racheter de l'huile.
Je suis retournée vers ce c$##@€¥ d'évier, prête à en découdre avec lui, mais il a dû avoir peur de ma détermination parce que lorsque j'ai attrapé la ventouse et que je me suis penchée au-dessus de lui, il a fait : "Artchiaaaaaaagroumphtchacfiouuuutttt !" et toute l'eau est partie dans le siphon en tourbillonnant.
Puis ça a re-sonné. Je suis re-morte de trouille. J'ai re-attrapé mon chat qui dormait d'un sommeil de plomb et rouvert la porte de façon à juste passer un bras pour pouvoir saisir la bouteille d'huile, et j'ai dit : "Merci. Pas de quoi ! Au revoir !".
Puis j'ai raturé le pense-bête en soupirant et reposé la bête du Gévaudan.
Et ça a re-re-sonné un moment plus tard. Mon chat m'a regardée, dégoûté, et s'est mis à se lécher le fion avec application, alors je l'ai laissé tranquille. J'ai ouvert la porte avec un air agacé et on m'a mis dans les mains un gros papier alu avec des beignets tout chauds qui sentaient très bon.
Là, j'avoue, j'ai eu honte de moi.

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Extrait à froid

Publié dans Lys

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