Les tamalous

Publié le par La Zitoune

9 h 30. Je suis en avance. J'attends l'heure de retrouver un ami qui va m'aider à choisir mes nouvelles lunettes (saluons son courage !).
Installée dans un petit bar surchauffé, dans l'hypercentre, je sirote un thé (soi-disant maison) à la menthe.
Le bruit est difficilement supportable pour l'hyperacousique que je suis.
C'est jour de marché, l'endroit est peuplé de retraités qui prennent le temps. Le temps de parler très fort, de tout, de rien, de leur vie "qu'ils font aller", des enfants "qui courent tout le temps", des petits-enfants "qui ne courent pas assez, avec leur satané téléphone et leurs jeux vidéo", des "douleurs qu'ils apprivoisent", de "Macron qui n'aime pas les vieux et pourtant sa femme...", du temps qu'il fait et de celui qu'il devrait faire...
Des tamalous partout. Certains en grappes.

Une rangée de cannes sous la fenêtre me fait sourire. On dirait des chevaux attachés devant le saloon pendant que les cowboys se désaltèrent à l'intérieur. Certaines sont de véritables œuvres d'art, avec pommeau sculpté et lien en cuir véritable. Ce sont un peu les voitures de la vieillesse, celles que l'on utilise à regret, mais moins que s'il s'agissait d'un déambulateur. On change le caoutchouc de sa canne comme un pneu. Et, parfois, on se sert de sa béquille comme d'une arme ou d'un bras à rallonge, pour que les gens se poussent sur le trottoir, par exemple. Au volant, on utiliserait le klaxon (ou le doigt d'honneur pour les moins civilisés).

À 15 ans, on marque son territoire avec sa mobylette, à 30 ans, on encombre les trottoirs avec sa poussette, à 50 ans, on fait pisser son chien un peu partout et à 80 ans, on gare sa canne en enfilade le long des fenêtres, de façon à ce qu'elle ne glisse pas, parce que la Terre est devenue trop basse.

J'aime les gens - même s'ils me mettent la tête comme un seau, cette ambiance, ces parenthèses que l'on s'octroie dans une journée.
J'aime ces bouts de conversation volés, toutes ces choses qui ne me sont pas destinées et encore moins censées me regarder.
J'aime la vie des Autres.
I'm a dung fly. 🪰

Quand, TOUT À COUP, sous mes yeux ébouriffés, monsieur Ronchon s'adresse à m'am Michu, assise à environ deux tables de lui. Il parle fort, très fort. Il doit être sourd, très sourd.

- 📣 Pardon ! Vous en avez fini avec le journal ?
- Non !
- 📣 Mais vous ne le lisez pas, vous discutez !
- Il faut votre autorisation pour discuter ?!
- 📣 Donnez-le, je vous le rendrai ! Il est au bar, pas à vous !

Et là... m'am Michu, prise d'une soudaine crise de folie, attrape le journal et - fin prête pour les J.O., l'envoie tel un javelot, dans une voluptueuse ellipse, en plein dans la trogne de monsieur Ronchon.
Ce dernier, tout d'abord sidéré (on peut le comprendre), se met à écumer de rage, crie au scandale, puis vide d'une traite son blanc-cass', alors que la virago beugle qu'il exagère, car un journal n'a jamais tué personne !

Je croise le regard - un chouïa désenchanté - du patron, qui voyant ma tronche d'éberluée, m'apprend qu'"Ils se connaissent depuis trèèèès longtemps mais ne peuvent pas se blairer". "Je n'avais pas remarqué !", lui dis-je en m'essuyant les yeux, mes futures anciennes lunettes à la main.
Allez savoir ce qu'ils ont vécu ces deux...

Je remercie toujours après avoir assisté à ce genre de scène. Je ne sais pas qui, mais je remercie. Ces moments où la réalité dépasse la fiction sont des cadeaux lorsque l'on écrit. Je les vis comme tels en tout cas. 

J'aurais volontiers assisté à la suite des festivités, mais Daniel va m'attendre chez l'opticien ! Quand je suis partie, ils échangeaient encore des mots doux. 😁

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Les tamalous

Publié dans Lys

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