On a testé pour vous : écouter de la musique païenne dans un lieu de culte
"Tu me réserves ta soirée !" qu'il m'a balancé au ptidèj, comme si j'avais l'habitude de filer dans les rues dès la nuit tombée. S'est ensuivi une longue séance de torture pour savoir ce qu'il mijotait, mais peine perdue, il ne craqua pas.
Même la menace de classer ses vinyles par ordre alphabétique n'eut pas raison de sa détermination.
"Dois-je me faire belle ? Me raser la moustache ?" ai-je tenté le soir venu dans l'espoir de glaner quelques informations.
"On n'a pas le temps !" osa me répondre le malotru.
Et nous voilà partis pour Toulouse.
Une église ? Mais qu'est-ce donc que ce piège ? Il ne va pas m'épousailler sans mon accord tout de même ?! Et à l'église en plus !!! Moi l'agnostique, lui le juif du premier lundi des mois pairs des années bissextiles !
Haaaan mais il m'entraîne à l'intérieur ! Au secouuuuuurs ! Help ! Je ne veux pas perdre ma virginité ! Et il est hors de question que je m'appelle Dmb, c'est imprononçable et il n'y a pas de voyelle ! Quand est-ce qu'on sonne ?!
Heing ? Nos places sont là ? Bon, si tu l'dis.
Une messe peut-être ? Un enterrement ? Ohhhh ! C'est joli toutes ces bougies ! On dirait un champ de lucioles. Et quel beau piano à queue ! C'est insolite dans une église. Le curé a dû gagner au Loto. Dieu cautionne-t-il les jeux de hasard ?
Pardon ? Un programme ? Euh... oui, merci... "Hommage à Ennio Morricone à la chapelle de l’Hôtel-Dieu Saint-Jacques. Un concert à la bougie à Toulouse avec ses plus belles compositions".
"Oh yesss ! J'adore Ennio Morricone !" m'exclamé-je en crachouillant dans mon FFP2. Fabien se trémousse de joie d'avoir réussi son coup. Il a le regard qui frise. On dirait trop Mr Bean !
Un long type à la démarche de R2-D2 s'assoit à côté de moi et enlève son masque comme on se déleste de son chapeau. Je vois rouge sang, m'exprime sans détours, les yeux revolver. Il le remet fissa sur son museau en grognant tel un zombie affamé. Non mais oh ! Il se croit chez mémé lui ou quoi ?!
Tout le monde est installé. Une femme nous annonce l'arrivée imminente du pianiste soliste et nous rappelle de bien garder nos masques sur le blair. Je lâche un "Oui quand même !" en regardant mon voisin de biais, avec défi. L'efflanqué ne bronche pas. Il a échappé à une mort lente et douloureuse, mais en a-t-il seulement conscience ?
J'ai hâte que le pianiste fasse son entrée et nous emmène dans l'univers du compositeur italien de génie. J'ai lu qu'il était dans la même classe que Sergio Leone à l'école primaire. Ces deux monuments se sont bien trouvés. Manquait plus que Rocco et on avait le tiercé dans l'ordre !
Ayé ! Il arrive ! Il est rigolo, il a plein de cheveux tout blancs, longs et embroussaillés, et des petites lunettes rondes argentées. Un pantalon en velours côtelé bleu marine et un gros pull beige avec un col châle. D'où je suis, je ne vois pas ses chaussures. Gageons qu'il en a.
Son sourire lui dévore le visage. Je pense au chat du Cheshire dans "Alice au pays des Merveilles". Il salue bien bas et sans un mot attaque au piano. Après tout, c'est pour ça qu'on le paie. Nous aurions été un peu déçus de le voir sortir un kazoo, un triangle ou, pis, une cornemuse.
On reconnaît "Le bon, la brute et le truand", dès les premières notes, avec un gigantesque plaisir. Les doigts du musicien sont au service du maestro, mais il improvise aussi à fond. C'est curieux, déroutant, mais absolument génial ! Cette liberté qu'il s'octroie est galvanisante. Il va même jusqu'à pincer les cordes de son piano à queue et à intégrer des passages de marche funèbre et de jazz par-ci par-là, comme un chef assaisonnerait un mets. Il rend hommage à Morricone tout en y mettant sa patte personnelle. Une réussite. Assurément la signature d'un talent ; une démonstration magistrale.
J'ai envie de danser une bourrée auvergnate dans les allées de l'église avec Blondin, Sentenza et Tuco.
Ce chef-d'œuvre joué par ce musicien, dans ce lieu intimiste, sur cet instrument unique, avec cet éclairage particulier, est tout simplement magique. Quel kif !
Le chevelu parle, il est plutôt drôle et pas du tout guindé. Il s'incline après chaque morceau, face aux paroissiens enjoués. Ses cheveux partent dans tous les sens, mais toujours en direction de la nef, comme remplis d'électricité statique. Des applaudissements divins peut-être ?
"Le professionnel", "Sacco et Vanzetti", "Il était une fois dans l’Ouest", ..., la programmation est succulente. Puis il prend la tangente et joue "La Dolce Vita", "Le parrain", "La vie est belle", ...
R2-D2 applaudit à tout rompre, Fabien fume des oreilles, en transe, et moi j'imagine Roberto Benigni debout sur l'autel, les bras en croix, haranguant ses ouailles avec son accent chantant.
C'était un moment délicieux. 💣💥💝
À croire que Dieu existe vraiment. 😃
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