On a testé pour vous : un dîner dans le noir
Ne sachant pas où l'on va, il me demande s'il doit se raser. Je ris sous cape et lui réponds qu'il fait bien comme il veut. Oui, je suis toujours très aidante à la prise de décision.
Il pose sa lame, puis se ravise.
Et nous voilà partis pour Toulouse. Il fait nuit, la brume est partout au pied des Pyrénées orangées, c'est vraiment très beau.
Ne pas être originaire d'une région comme celle-ci a un avantage certain : la Nature nous cueille tous les jours, par n'importe quel temps, de jour comme de nuit, par surprise. Le manque d'habitude entretient l'émerveillement.
Je ne lui ai toujours pas dit où l'on va. Je sers de GPS ("Au rond-point, tournez à droite. Au rond-point, tournez à droite. Au rond-point, tournez à droite. À DROITE ! Pfff... Faites demi-tour. Faites demi-tour. FAITES DEMI-TOUR. Monsieur D.m.b., vous êtes bouché à l'émeri.").
Et nous voilà sur les Ramblas.
Ça pèle grave sa race.
Je ne sens plus mes oreilles. Le Martiniquais, quant à lui, est tout bleu. On dirait un fruit de la passion surgelé.
Il essaie de savoir où l'on va, mais je reste intraitable.
Et hop ! nous voilà dans le hall de l'hôtel Pullman. Une pancarte nous accueille : "Venez manger dans la noirceur la plus totale. Une expérience sensorielle inoubliable".
"Oh cooooool !" entends-je à ma gauche. Le Martiniquais est très expressif, surtout lorsqu'il s'agit de bouffe.
Un coup de pass sanitaire et les consignes s'enchaînent : vêtements ici, sac à main, téléphones et montre à cadran lumineux dans le casier, clé du cadenas dans la poche, passage aux toilettes, lavage des mains minutieux, attente dans le salon, on viendra vous chercher.
Et, en effet, on est venu nous chercher.
Nous sommes trois couples en haut de l'escalier. Nadia, malvoyante, se présente, nous informe de l'inexistence de marches dans la salle de restaurant et nous demande de ne pas nous lever de table, mais de l'appeler pour toute question. Et nous voilà partis en file indienne, les femmes devant, les hommes derrière. La fille devant moi est immense, ma main posée sur son épaule ressemble au salut hitlérien. Si elle chope le hoquet elle me déboîte l'épaule. Sa paluche repose sur la clavicule de Nadia, que - du coup - j'entends mais ne vois pas.
Une première pièce dans la pénombre, un rideau qui nous effleure les joues, puis nous sommes plongés dans des ténèbres à rendre jaloux Hadès. Ma claustrophobie se réveille instantanément. Je me maudis. Mais qu'est-ce qu'on fout là à vouloir vivre une expérience insolite ?! Je ne pouvais pas réserver à la pizzeria comme tout le monde !! Respire par le nez ma vieille. Personne ne va mourir.
Nadia guide la chenille à 12 pattes jusqu'à sa table. Les dames d'un côté, leur jules en face. Je vérifie quand même que c'est bien mon gars des îles avant d'enlever ma chaussure pour lui faire du pied sous la table : "Fabien, c'est toi ?". La réponse et sa voix me parviennent droit devant, c'est bien lui. Au cas où je douterais, il me chatouille la plante du bout des doigts.
Nous allons donc manger avec quatre personnes que nous ne connaissons pas, deux à gauche pour moi (Sabine et Pierre) et deux à droite (Laura (la SS) et Clément (son collabo)).
C'est surprenant, mais très amusant.
Nous sommes au royaume des aveugles, Nadia en est la reine. Elle nous explique comment remplir notre verre avec un doigt dedans pour jauger du niveau du liquide. Chacun tâtonne pour repérer ses couverts et la corbeille à pain.
Le menu est surprise. Il nous faudra le découvrir au fur et à mesure, uniquement avec les papilles. L'espace d'un instant, je me dis qu'on pourrait tout aussi bien nous servir du pangolin grillé que nous n'en saurions rien. Je l'exprime tout haut, la tablée se marre, je suis donc la seule parano. Cela me rassure.
L'entrée arrive sans qu'on ne la voie venir. Nadia dépose les assiettes devant les convives, en les prévenant. Peut-être par peur de se prendre un coude dans la tronche ou un doigt dans l'oeil de verre, par inadvertance.
Je cherche le pain à tâtons et, sur le trajet, trempe mon majeur et mon index dans le verre d'eau de Sabine. Elle n'en saura jamais rien, mais moi si. Un fou rire dans le noir reste un fou rire. J'ai juste coupé le son.
Ma fourchette ramène des saveurs granuleuses et citronnées à ma bouche. C'est bon. Dire que j'ai utilisé mes doigts pour repérer les aliments n'est rien. J'ai carrément saucé avec leur pulpe. Et ainsi pu vérifier que j'avais bien terminé mon assiette.
Je cherche la main de Fabien, pour m'assurer qu'il n'a pas filé en douce pour disputer une partie d'échecs en ligne dans la voiture. Je la trouve accrochée à son verre de vin comme s'il avait peur de s'envoler.
Nadia dessert et nous pose des questions, enfin... une seule question, toujours la même, où que l'on aille : "Si ce n'est pas indiscret... que faites-vous dans la vie ?". Comme le disait (en substance) Romain Gary, c'est une drôle de question, qui vous donne l'impression que le seul fait de vivre ne suffit pas.
À ma gauche, on bosse dans un collège et on est chef de la restauration, à ma droite on est deux bons gros geeks des fagots, en face on est chef et on a la sécurité de l'emploi, et moi je m'invente une vie, différente, chaque fois que cette question arrive sur le tapis et qu'elle est posée par des gens que je ne reverrai sans doute jamais. Ce soir, j'ai décidé d'être ébéniste, à mes yeux l'un des plus beaux métiers du monde. Fabien essuie ses semelles sur mes collants, c'est ainsi que je comprends qu'il se marre dans le noir. Il a échappé à dresseuse de pandas dans un cirque, mais il ne le sait pas. J'ai également hésité avec contrôleuse de pass sanitaire, histoire de créer du lien. La dernière fois, j'étais petite main chez Dior, moi qui sais à peine coudre un bouton. J'ai plus de vies que tous les chats que je connais.
Les discussions vont bon train. L'ambiance est bonne. Nous sommes bien tombés. Nous aurions tout aussi bien pu avoir à supporter des pénibles taciturnes et barbants. La SS glousse beaucoup. Son collabo lui vole ses couverts et planque son verre. Qu'elle s'estime heureuse qu'il ne la rationne pas !
La suite du repas est bonne. Mes doigts ont bon goût. Le volume sonore de la salle augmente peu à peu. Les autres tables semblent hurler. Il fait très chaud également. Nadia nous informe que la climatisation dysfonctionne. Chaleur + noirceur, ma claustrophobie se régale. Je fais diversion en essayant d'imaginer à quoi ressemble la salle. Si ça se trouve, elle est recouverte d'une tapisserie hideuse des années 70, du genre à donner la nausée aux araignées, adulée par les moustiques.
Le repas terminé, un débrief nous attend dans une pièce à côté. La lumière est agressive. Je comprends les chauve-souris et les hiboux. Nous apprenons que nous étions 32 dans la salle et découvrons dans trois assiettes ce que nous avons mangé, de l'entrée au dessert.
Fabien me dit qu'il imaginait les portions plus importantes et les aliments plus mélangés. J'ai le même ressenti. Ne pas voir ce que l'on mange modifie beaucoup de choses, y compris la perception des quantités.
Cela étire le temps également. Nous sommes restés deux heures à table, alors que j'aurais dit une heure et quart à tout casser !
L'expérience est rigolote. Nous avons passé une excellente soirée, avec des inconnus que l'on aurait peut-être moins bien écoutés si l'on avait pu les voir.
Le Martiniquais est jouasse. JE LE VOIS ENFIN. 😁
Photo du plat principal à gauche, du dessert à droite. En bas, Fabien qui sourit, rasé de près, dans sa belle chemise offerte par sa belle-mère à Noël. Et Nadia, notre agréable et compétente guide-serveuse. Et une illustration de Sakado. 😅
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