Quand Monk réside à l'intérieur de toi
Ce n'est pas sa faute bien sûr, mais sa voix est insupportable. C'est bien simple, chaque fois qu'elle ouvre la bouche, mes oreilles hurlent au viol. Mes trompes d'Eustache cèdent de douleur et laissent entrer des flots d'agents pathogènes et de sécrétions nasales dans mes esgourdes. C'est un peu comme si sa voix venait, malgré moi, directement se loger dans mes cavités.
Je répète "non" mentalement, mais Domitille parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle, parle quand même, et mes oreilles n'en peuvent plus de se remplir de ces corps gênants, de ce son suraigu, comme un horrible acouphène siffleur ou une alarme incendie. Un viol j'vous dis !
La pression interne est trop forte, je cède à mon tour : TA GUEUUUUUUUUUUUUUULE ! hurlé-je tout à trac dans ma tête en flammes.
Mais je suis sur mute et la télécommande n'est pas accessible. 🔕 J'ai les bras trop courts. Le silence ne fusera pas. La stupéfaction ne sera pas à son comble autour de la table de réunion. Mon Tagueuuuuuuule! se perdra dans les procédures administratives inutiles et les annexes ci-jointes illisibles (ou jamais lues, ce qui revient au même). L'administration a tout prévu. Elle balise tout, complexifie tout, agrafe des circulaires en pagaille et envoie des documents numérotés tellement épais et froids que tout débordement émotionnel ou simple velléité fantaisiste meurent étouffés dans l'œuf ou étranglés dans leur berceau par leur propre mère.
De toute façon, mon Monk intérieur est trop conditionné à supporter. Il lutte afin de ne pas déclencher des tsunamis relationnels, depuis des décennies maintenant. Les digues ne lâchent plus comme ça ; pas quand les gens n'y sont pour rien. Ce n’est quand même pas sa faute si Domitille a une voix de craie sur tableau sec ! Ni si elle coince ses interlocuteurs entre le marteau et l'enclume, debout sur l'étrier, à oilpé dans le vestibule !
Alors, même si je me rêve lui sectionnant les cordes vocales avec un sécateur, lui pétant le nez avec mon bloc-notes à spirales et grands carreaux, aucun son ne franchit le mur de mes dents fraîchement détartrées. Quitte à me mordre la joue, je souffre en silence. Le silence chargé de haine des hyperacousiques douloureux.
En revanche, comme le passage à l'acte est puni par la loi, rien ne m'empêche d'imaginer cette crécelle rouillée baignant dans son sang, la langue pendante et enfin immobile, le nez de traviole.
Je la vois tellement... Des bulles de salive ensanglantée et des sortes de caillots font des blops à intervalles réguliers sur ses lèvres.
C'est très joli à regarder, presque esthétique, pour qui est sensible à l'art, évidemment.
Un genre de monologue du vagin, mais de la bouche.
Marielle, la comptable moche, a déclenché un hoquet, qui n'est pas en rythme avec le tic-tac de l'horloge murale. Ça m'énerve. J'ai tellement envie de la gifler pour la remettre dans le tempo. J'ai raté une carrière de métronome, c'est sûr.
Bertrand, le vilain chauve poilu et dégingandé de l'informatique, renifle. Mes nerfs font des nœuds et des points de croix. L'allergique réclame un mouchoir en papier à l'assemblée. Je lui balance mon paquet de Kleenex depuis l'autre bout de la table ovale. Il pique dans une ellipse parfaite en plein dans ses lunettes. À la foire du trône, j'aurais gagné le panda géant, c'est sûr.
La pression s'équilibre de part et d'autre de mes tympans. Je simule un bâillement pour vérifier. Ça semble aller. Et mon pouls décélère.
Domitille profite de cette interruption inopinée de ses menstrues buccales pour siroter son café froid à grands coups d'aspirations bruyantes. On dirait Le Bombé dans "La soupe aux choux". Ce qui me déclenche direct un mal des dents de devant. Que ne viennent pas calmer les bruits de mastication de Béatrice, la secrétaire boulimique et tout juste divorcée, à ma droite.
Quel est le premier abruti qui trouva convivial d'apporter des viennoiseries dans une réunion professionnelle ? On s'le demande !
Je t'en foutrais de la cohésion d'équipe moi !
Putain mais c'est quoi ça encore ?!!
Domitille est debout et marche de droite à gauche et de gauche à droite devant le paperboard. Ses chaussures, des espèces de sandalettes dorées à semelles compensées hideuses, couinent grave sa race. On dirait qu'elle écrase des grenouilles à chaque pas. Je suis la seule que cela semble déranger.
La cause animale n'est pas au centre de toutes les réflexions, c'est sûr !
Quant à Florent, le queutard pathologique de l'intendance, il se cure méticuleusement le nez, l'index enfoncé jusqu'au coude. Avec son autre main, il joue du stylo à quatre couleurs. Les cliquetis me déclenchent une crise de prurit aigu et une dilatation paroxystique de la rate du lobe frontal.
Monmonk a la gerbe.
C'en est trop. Je vais tous les occire.
Mais avant, il faut ABSOLUMENT que je remette droit ce tableau de Macron président de la République française, car il penche outrageusement à droite.
Et ces piles ne contiennent pas le même nombre de dossiers.
J'ai compté dix-sept fois. ELLES NE SONT PAS SYMÉTRIQUES ! Bordel.
On est 12. Il reste 18 chouquettes. Ça fait 2 et demie par personne. On est le 15 juin 2022. Il est 15 h 13 min 7 s. Il fait 38 ° à Toulouse. C'est une catastrophe. Et tout le monde s'en fout.
1 2 3 soleil !
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