Patou

Publié le par La Zitoune

Dans une équipe de travail, il y a toujours des anguilles prêtes à prendre en charge la quête ou à écrire des textes élogieux, y compris lorsqu'elles détestent le récipiendaire qui change de service ou prend sa retraite.
Moi au moins, quand je n'apprécie pas quelqu'un je suis cohérente ; sans doute trop pour la vie en collectivité, certes. La personne le sait, elle sait pourquoi et je ne mets pas 10 balles dans une enveloppe pour qu'elle s'imagine que je vais la regretter. À la place, je bois une bière fraîche à sa santé, en dehors des locaux, avec des olives fourrées à l'ail ou au poivron, pour fêter son départ et savourer l'idée de ne plus jamais avoir à la supporter en réunion ou dans les couloirs.

Il suffit parfois d'une face de rat en moins au boulot pour voir une équipe se métamorphoser et reprendre goût au travail collectif. Ceci se mesurant souvent au temps pris par les uns et les autres à la machine à café, au même moment.
Si les gens n'étirent pas un peu le temps de pause autorisé, entassés dans une pièce exiguë, ce n'est en général pas le signe d'une ambiance professionnelle saine. 
Il est également amusant d'observer qui s'en va avec son mug fumant à la main dès qu'une personne en particulier arrive pour se servir. C'est plus parlant que n'importe quel ragot. Le langage du corps en dit parfois tellement long sur les incompatibilités humaines. L'acrimonie silencieuse de certains pouvant même agir comme un empoisonnement au long cours. Une sorte de crime parfait. Parfait et réciproque.
J'ai toujours préféré une bonne explication qui monte dans les tours qu'une fausse cordialité irritante, qui distille un poison bien plus vicieux, et moins facilement détectable. Le nombre de fois où j'ai effacé "Cordialement" dans un e-mail pour ne rien mettre est incalculable. C'était rien ou "Je t'emmerde". Choisir "rien" est assurément le marqueur de ma socialisation en marche. Le signe que je m'encode. Encore quelques années et je servirai le café à Nellie Oleson avec moult courbettes et doucereux compliments sur sa tenue du jour. 😆🖕

En revanche, je pourrais tout à fait me porter volontaire pour rédiger l'éloge funèbre d'un rat. Mais les carnes ont la peau dure ou s'arrangent toujours - juste pour me frustrer - par claquer quand mon contrat est terminé ou pendant mes congés. 

Et il y a Patricia. 44 ans, des yeux bleus immenses, un sourire à faire fondre la banquise. Elle rayonne de bonne humeur, accueille littéralement les nouveaux embauchés, connaît tout le monde, a toujours un bon mot, une petite attention pour chacun.
Elle est une tisseuse de liens.
Sa sincérité n'est jamais en débat ni même un sujet.
Surnommée Patou, elle écoute tout le monde et fait rire aussi. Elle est tellement drôle que je lui ai dit qu'elle devrait faire du théâtre. Elle avait souri, comme toujours, et répondu qu'elle y songerait.

Puis, un jour, on apprend qu'elle est morte, comme ça, à la pause. Elle est tombée comme une bûche pour ne jamais se réveiller, entre la machine à café et le frigo, dans la salle de repos des salariés.
Le cœur a lâché d'épuisement, au travail. Il se battait contre une maladie douloureuse qu'elle refusait de soigner, depuis trop longtemps.
Il en a eu marre, il a cessé de battre. Et elle de vivre. Et tout ça, personne ne le savait. Elle était une excellente comédienne. Elle aurait dû faire du théâtre.

Il suffit parfois d'une pépite en moins au boulot pour voir une équipe se métamorphoser et perdre le goût de la rigolade.

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Patou

Publié dans Lys

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