Alice
Portrait
Elle fait des mots croisés force 4 à toute vitesse, des napperons au crochet délicats et regarde "Les chiffres et les lettres" en disant "Je l'ai !". Et c'est vrai qu'elle l'a.
Ses journées et ses semaines sont réglées comme du papier à musique. Il n'y a pas de place pour la fantaisie ou l'improvisation. On se croirait dans l'antre d'une ancienne gradée de l'Armée de terre, alors qu'elle était coiffeuse. Mes coupes à la Mireille Mathieu s'en souviennent.
Elle a toujours une question perfide à me poser, de celles qui laissent des traces, un goût de chou-fleur trop cuit ou de poisson plein d'arêtes.
Ce qu'elle aime par-dessus tout, c'est faire des comparaisons entre mon frère et moi. Dans sa tête, le simple fait qu'il soit un garçon lui donne un panel inné de qualités dont je serais dépourvue, quoi que je fasse ou réussisse.
Ses mots sont âpres, définitifs, ses bises sont sèches, ses questions n'en sont pas, son regard sur le monde est rabougri et s'effrite comme un vieux crépi. Celui qu'elle porte sur moi est une sentence, une main de justice.
Elle a l'odeur du lait qui a tourné. Son aigreur me dégoûte. Ses yeux bleu métallique me glacent. Sa prothèse de hanche la fait claudiquer et lorsqu'elle s'aide du bras d'un Autre pour avancer, mieux vaut qu'il l'ait bien accroché à l'épaule.
Cette femme est à la douceur ce que le clou de girofle est au sirop de canne.
Assise dans son fauteuil, son fief, dans sa cuisine en Formica vert d'eau, elle a l'attitude de la reine mère qui attend qu'on lui prête allégeance.
C'est juste s'il ne faut pas payer un impôt sur le sel ou une taxe sur les chocos BN fourrés au fiel pour avoir l'autorisation d'exister, un peu.
Sa couronne blanche est censée inspirer le respect, tel un édit. Je ne suis pas royaliste. La monarchie héréditaire, la bleue, me donne des renvois acides et l'haleine fétide. J'emmerde autant la noblesse que le clergé. Je suis un cracheur de feu, une saltimbanque. J'y vois clerc.
Mon sang est rouge, comme ma colère, souveraine.
Elle dresse un tableau de moi mortifère et injuste à hurler, et je ne suis qu'une enfant, puis une adolescente... sensible aux stigmates. Je lui tiens tête, lui résiste, je n'obéis pas. Je l'oblige à sortir du cadre. Souvent, elle panique. Ne plus contrôler son entourage, craindre la Révolution, lui déclenche un sifflement thoracique, comme un signal d'alarme bien pratique, qui semble dire : "T'es contente de toi ? J'ai une crise d'asthme maintenant !"
Je ne suis pas dupe, Alice. Sans ton A privatif, je suis Lys. Pas celui de la vallée étouffante ni de la Plaine, mais celui des Montagnards qui respirent.
Tu peux t'enfiler bien profond ton sceptre et tes joyaux dans le fondement, assise sur le trône. J'en ai plus rien à Sirer. Mon fou se tire en diagonale, tel un écuyer affranchi, sous l'œil inquiet du palefrenier, et médusé de son puîné.
On peut jeter un enfant dans les oubliettes du château, ce n'est pas compliqué. Mais on ne peut pas tout le temps l'empêcher de graver des graffitis dans la pierre des murs de son cachot. Il suffit qu'il soit suffisamment nourri pour ne plus inféoder sa liberté et ne plus abdiquer au nom de l'âge des armoiries.
Et sans sujet, il n'y a plus règne ni anathème. Ça ne serf plus à rien de gesticuler.
N'en déplaise à la cour, Votre Honneur.
Je ne l'aime pas. Je me fous du crime de lèse-majesté, j'aime la République. C'est son mari que je viens voir, pas elle. Rémy, ce troubadour, les deux seules notes harmonieuses sur le papier à musique militaire de cette maison.
Je fonce au jardin, élaguer un peu mon arbre.
"Pépé, t'es là ?"
Oui, il est là. Mon héraut.
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