Rémy

Publié le par La Zitoune

Portrait

 

Il est dans son jardin, penché au-dessus de ses légumes. Je dirais bien que ce sont des feuilles de courges, mais je ne parierais pas mon goûter pour autant. Son potager est une petite merveille. Tout y est pensé et aménagé autour du puits ; ce trou noir dans lequel j'adore compter les secondes qui s'écoulent avant que mon caillou ne claque l'eau.
Les lignes sont droites, les figures géométriques, les couleurs assorties. Un portrait d'Arcimboldo pourrait y faire la sieste dans un hamac, il se fondrait dans le décor.

Il est très grand, mince, presque osseux par endroits et quasiment chauve. Ses bras et ses jambes me semblent démesurément longs, tout comme ses pieds dans ses bottes vertes de jardinage ; celles qu'il laisse à la porte du garage, pour ne pas rentrer crotté dans la maison.
Ses mains immenses et rêches me fascinent, et me rassurent aussi. Il a toujours ce geste de me gratouiller le haut de l'oreille. Une marque d'affection qui vaut mille mots. Des mots tus que j'entends distinctement.
Il est bienveillant et doux. 

Il me donne des directives et moi, l'indocile, la rebelle, je m'exécute. J'ouvre et ferme le robinet (et ma gu...), pousse la brouette, ramasse les feuilles, les haricots, ratisse, creuse et rebouche. Et j'écoute attentivement ses explications sur l'intérêt de planter comme ci et pas comme ça. Il m'apprend les doriphores, les fourmis, les pucerons, les vers de terre, la pluie, les saisons, le respect de la Nature, le respect de soi.
Gratitude appliquée. Cours en plein air.

Il rit quand il me tend le bol avec les grosses framboises juteuses et qu'il me donne le top départ pour les ingurgiter à m'en décoller les papilles. Madeleines de Proust en devenir.
Ses yeux gris m'enveloppent. Il me voit. Son regard sur moi m'apaise. Comme une oasis épargnée par la sécheresse. Je bois. J'ai tellement soif.

Cet homme a apprivoisé une tourterelle, qui roucoule juchée sur son épaule. Et lorsqu'il pose sa main sur le muret, un lézard sort la tête et court jouer entre ses doigts. 
Son alliance est en or rose, comme celles de son jardin. Et la rose des vents tatouée sur son bras n'est pas la moins énigmatique de la roseraie.
Il est un magicien, capable de parler aux plantes, mais aussi aux animaux. On se sent bien chez lui. Avec lui.

Il a fait la guerre, sur un bateau, et depuis cultive la paix. Comme savent le faire ceux qui ont appris - par la force des éléments - à ne jamais mépriser les éclaircies entre deux tempêtes, au risque de provoquer les caprices des dieux (ou, plus rarement, du Babybel).

Quand il ne jardine pas, il lit et consigne des pensées d'auteurs dans des cahiers à spirales. Mais avant, il se lave soigneusement les mains, se brosse les ongles terreux, puis les cure au-dessus de l'évier de la cuisine.
Il travaille des morceaux de bois sur son établi dans son garage, qui - une fois polis et vernis - deviendront des pieds de lampe. Des pièces uniques.
Il dresse des listes de mots qu'il s'astreint à retenir dans l'ordre grâce à des moyens mnémotechniques, "parce qu'il ne faut pas se laisser aller".
Il me raconte des blagues en riant tellement avant la chute que je ne la comprends pas tant il bafouille, ses loupes au bout du nez.
Je suis une enfant, puis une adolescente. Il est mon grand-père.

Il fut un tuteur pour pousser droit, ou un peu moins tordue. Ce géant s'appelait Rémy. Pour moi, il était Pépé. Je l'aimais énormément. 💚🌹

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Rémy
Rémy

Publié dans Lys, Portraits

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