L'esprit d'entreprise

Publié le par La Zitoune

"Oh tu sais, moi, j'ai toujours un peu de mal à fermer ma bouche !" me dit-elle avec un air entendu.
Comme tout le monde sait qu'elle couche avec le dircom, je ne peux m'empêcher de l'imaginer à genoux en petite tenue... la bouche ouverte. Elle s'appelle Kelly et porte des couettes, ce qui en rajoute une louche.
C'est plus fort que moi, ce sourire qui monte en moi me trahit par les yeux. Ils s'embuent derrière mes nouvelles lunettes. Si je cligne, c'est mort ! Je me plante les ongles dans les paumes, mais c'est pis que tout. J'ai l'image dans la tête, et plus je la chasse, plus elle est nette. Lui, elle, ses couettes. Je fais tout ce qui est en mon pouvoir pour me ressaisir, mais je suis tellement faible face aux situations de quiproquos... que c'est couru d'avance.

Ils sont les seuls à ignorer que tout le monde dans cette boîte sait qu'ils sont amants. Si ça se trouve, leurs mari et femme le savent aussi.

Elle insiste : "Mais si, je t'assure ! Quand quelque chose me gonfle, j'ouvre ma bouche en grand, c'est ma nature !"
Han mais non ! Tais-toi, Kelly ! Steplaît !

Je l'aime bien. Elle est juste un chouïa naïve à l'occasion, ce qui s'apparente à une qualité humaine en ce bas monde. Et, surtout, elle n'est vraiment pas méchante pour un sou. Toujours d'humeur égale, c'est le genre de personne qui ne fait pas suer les autres la journée parce qu'elle a mal dormi la nuit.
Le dircom serait sans doute de mon avis.

Lui, j'l'aime pas. Il est à l'image de ses campagnes de communication : prétentiard, conformiste, m'as-tu-vu et méprisant. Son prénom est Joffroy, mais je l'appelle toujours Joffrey, juste pour l'emmerder. J'aime l'emmerder, au-delà du raisonnable.
Chaque fois que quelqu'un lui dit quelque chose qui lui déplaît, il hurle au "manque de reconnaissance de sa fonction tellement ingrate !" ; incapable d'envisager que l'on puisse être dircom et... imparfait.
En effet, il a raison, c'est un parfait crétin.

Comme je lui ai souvent donné mon avis sur ses idées à la con quand il ne me le demandait pas, il m'évite précautionneusement. Il me déteste et ça me rend fière. La dernière fois que je lui ai parlé, c'était pour lui répondre qu'il pouvait "se gratter jusqu'à l'os pour que je me déguise pour Halloween... Joffrey ! Je m'en contrecarre de ta communication institutionnelle, tu n'imagines pas... Joffrey ! Je ne travaille pas dans un cirque, c'est toi le clown... Joffrey !". Il ne me trouve pas assez "corporate". C'est flatteur. Je l'ai chaleureusement remercié pour ce compliment. Il n'a aucun pouvoir hiérarchique sur moi et j'en abuse. Depuis, il fait semblant de téléphoner lorsqu'on se croise. Quelle p'tite bite !

Kelly ne mérite pas ça. Mais elle est un chouïa naïve.

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Publié dans Lys

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