Les Jacri

Publié le par La Zitoune

Cette femme est dense, compacte. Je comprends qu'il l'ait follement aimée. Elle dit de lui qu'il était libre. Elle ne l'est pas moins.

Qu'est-ce que la liberté ? se demandent toujours ceux et celles qui en sont dépourvus et qui savent qu'ils n'auront jamais le courage de la conquérir. Mieux vaut claironner que la liberté est un leurre plutôt que de se mettre à poil pour espérer y goûter un jour. Du moins s'en convainquent-ils, s'ils n'y croient pas vraiment.

Ce n'est pas sa façon de faire. Elle, elle combat, fouille, farfouille et trifouille. Elle veut comprendre pour rompre ses chaînes, faire fondre des liens.
Quelle plus convaincante définition de la liberté ?

Être conscient de son enfermement et s'atteler à gratter les jointures des pierres de sa cellule invisible, mais non moins réelle, avec un marteau taille-pierres, semaine après semaine, parfois durant des années. Tel Andy Dufresne dans "Les Évadés". C'est ça la liberté.
Étrangler à mains nues les thèses déterministes et définitives qui agissent comme une camisole chimique, y compris dans les prisons dorées et certains discours libertaires ronflants.
La liberté n'est pas, elle se gagne. Elle s'arrache et appelle parfois le sang, lorsqu'elle se veut collective. Et souvent la sueur et les pleurs, les doutes coupables et les plaintes meurtries.
Elle est un animal sauvage, indomptable, sur le dos duquel il est impossible de s'installer. Un Pégase sans selle, et sans Dieu.

Se penser libre par essence, par nature, est une aberration intellectuelle, qui ne peut souffrir très longtemps la moindre contradiction.
Ne venez pas m'encombrer avec votre soi-disant liberté, que vous revendiquez mais savez à peine décrire, alors que j'implore la mienne de me nommer, moi, juste une fois, conjurent les écorchés du monde entier. Depuis la nuit des temps, on entend leur supplique.

La liberté, c'est la sienne, la leur, celle qui se sait à naître, qui se cherche indéfiniment, qui ressemble à la côte d'une île que l'on aperçoit du bateau lorsque la brume se dissipe. Celle qu'il faut sans cesse défendre, courser et chérir. Celle qui fuit dès lors qu'elle devient habitude ou conquête. À l'instar d'une maîtresse insatiable ou d'un amant exigeant, qu'il ne faut pas négliger ni décevoir, au risque de les voir partir en fumée, avec un goût de cendre dans la gorge.

Elle dit aussi qu'il détestait le folklore, le communautarisme, les groupes. Qu'il ne se vivait juif que face à des antisémites.
N'est-ce pas là une conséquence d'être libre ? Ou mieux encore... une condition ? Refuser de marcher quand tout le monde consent à être au pas... Rester dans la cuisine et les dépendances à fumer des clopes en maugréant plutôt que dans le salon à faire semblant. Préférer l'isolement à l'adaptation, la solitude introspective au bain de foule dissolvant, la colère à la fuite, le combat sanglant à la léthargie meurtrière, les vagues érosives aux nappes phréatiques qui s'assèchent.

Les Jacri, ce goût des Autres qui s'en défend, la caméra au poing ou dans la face.
Parce qu'au bout du conte, ils nous parlent de la pluie.
Des amis imaginaires et antiseptiques.
Des Brûlés de la Vie.
Un air de famille.
Les Jacri, la Bétadine des Épidermiques.

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Les Jacri

Publié dans Lys

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