Sylvie
Portrait
Elle ressemble à son père. Il lui a légué ses valeurs de Gauche, son amour de la lecture, du cinéma, son autodérision mortifère, son angoisse existentielle, son caractère, ses cheveux, sa grande fatigabilité, son besoin vital de rire, son goût des voyages, son impatience, sa maladresse, son sens des situations cocasses, son rire de hyène asthmatique, sa détestation de l’injustice, des conventions, des groupes, des ordres, des lignes droites, des contradictions, son feuillu cérébral biscornu aussi. Il était plus fier qu'elle, plus rigide, plus malheureux, elle est plus libre. Le regard des Autres l’étouffait, elle s’en tamponne assez bien le coquillard.
Il n’y est sans doute pas pour rien.
Les filtres l’encombrent. Elle ne vit vraiment que dans l’intensité des situations, des instants, des gens. Et quand elle n’existe pas… elle l’invente.
Elle écrit.
Elle est à ce point suradaptée aux situations qu'elles la saisissent comme un steak jeté dans l'huile bouillante d'une poêle. Pour avoir un minimum de paix sociale, elle n’a pas d’autre choix que de s’adapter. Alors, quand la porte de chez elle se referme sur ce monde à son goût trop éclairé, trop bruyant, trop convenu, elle lâche des rafales de "merde !" et - en règle générale - parvient à se dénouer. Ou pas.
Les défis commencent dès le matin. Plusieurs conversations en parallèle et c’est la surdité ; les bruits périphériques noient les paroles de son interlocuteur, elle fait répéter. L’air ahuri, elle essaie de lire sur les lèvres, d’attraper des mots à la volée, de reconstruire des phrases. Il faut serrer des mains, claquer des bises, supporter des odeurs, la lumière des néons, la sonnerie du téléphone, le bruit des talons hauts, les gens qui parlent trop fort.
L’envahissement progresse au fil de la journée.
Elle a appris à ôter ses boules Quies à la vitesse de l’éclair, à mettre au pli ses collègues (quand elle en a, heureusement assez rarement) : "Bonjour ! Je ne fais pas la bise, mais le cœur y est !". Ce qui entraîne des réflexions : "Ah oui ! c’est vrai, toi tu ne dis pas bonjour !". Si si, elle dit bonjour (connard/-asse), mais elle ne te suce pas la pomme par obligation.
Elle hait le sarcasme, mais pas autant que le foie de veau.
Elle est fatigable, perméable. La vie en collectivité la vide, l’éteint, et plus elle s’éteint plus elle devient étanche, et triste aussi. L’après-midi, elle est idiote, maladroite ; beaucoup plus que le matin. Elle se fait l’effet d’un building éclairé qui s’éteindrait au fur et à mesure de la journée, jusqu’à se retrouver dans le noir, avec pour seul repère le panneau lumineux indiquant la sortie.
Elle se souvient de Claire, une jeune stagiaire, qui tirait sur son pull quand on lui posait une question, ne regardait jamais dans les yeux, riait en décalé ou ne riait pas du tout. Elle s'est reconnue plus jeune en elle, surtout quand elle l’a vue se boucher les oreilles dans une salle surpeuplée où résonnaient les bruits des couverts, qui leur vrillaient douloureusement les tympans, ou lorsqu'elle lui jetait des œillades paniquées en réunion, l'appelant à l’aide, se noyant dans des détails. À ce niveau-là de détresse sociale, la complicité n’est plus un luxe, mais une question de survie. Elle a un radar pour détecter les Troptrop. Une antenne hypersensible.
Être un Troptrop revient à avoir un thermostat pas très bien réglé, une rationalité exacerbée et parfois à proposer des solutions pratiques au lieu d’un réconfort socialement attendu.
Retenir l'émotion des deux mains ou se la prendre en pleine face. Un thermostat qui canicule ou congèle.
Un besoin d'aller au bout du bout, d'approfondir, de savoir de quoi et à qui l’on parle, de cohérence, de vibrations, d’honnêteté intellectuelle, de sens.
Pour ne pas devenir fou ou mourir d'ennui.
On ne choisit pas d'être un Troptrop. Il n'y a donc aucun mérite ni aucune honte à l'être. Ce serait comme d'être fier d'avoir les cheveux frisés ou honteux d'avoir les pieds plats.
Ce serait d'un ridicule.
Les Troptrop sont aussi les seuls à voir certains détails. Le sel de la vie. Une lumière, un geste, un mot, un regard, une idée et c'est tout un univers qui s'ouvre, à l’infini. La sensualité du monde, toute sa beauté, est alors à portée de main. Une vision différente, une capacité d'émerveillement - qu'elle n’échangerait pour rien - dans lesquelles contempler son chat faire sa toilette ou étreindre un âne dans son enclos est poésie.
Pleurer au pied d’un arbre également, et y puiser sa force. Et rire, rire, rire, à s'en faire péter les zygomatiques, pour oublier qu'on va tous mourir.
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