La neurologue

Publié le par La Zitoune

Portrait

 

Elle entre dans ma chambre, se présente. "Salomé X., neurologue". Ça alors ! Elle a l'air si jeune ! Son visage est lumineux. Il se dégage une telle douceur de sa personne que je me sens immédiatement en confiance. C'est chouette cette mouche sur sa lèvre supérieure, la même qu'Hélène de Fougerolles. Et ses longs cheveux soyeux... à faire pâlir la belle-mère de Blanche-Neige.
Qu'elle est jolie ! Les gens souriants sont toujours plus beaux que ceux qui tirent la tronche. C'est une sorte de loi universelle, une langue commune à tous les Terriens, une sorte d'espéranto du zygomaticus. Un faisceau de muscles sous les pommettes qui tracte les coins de la bouche.

 

Le sourire a la particularité de prendre soin de celui qui le reçoit, mais aussi de celui qui le donne, bien malgré soi. Il peut panser/penser tellement de maux/mots...
Salomé X. me sourit à pleines dents blanches bien alignées. Je vois de la sincérité dans ses canines et son intérêt réel pour moi dans ses incisives. Elle me soigne l'âme dans cette chambre impersonnelle, avec cette machine bruyante qui fait plus de bips que la friteuse de chez McDonald's, ce tensiomètre qui me serre fort le bras toutes les demi-heures, cette affreuse chemise de nuit obligatoire pour passer tous les fils en dessous... Sa façon d'être est un soin en soi, une pommade à l'arnica, un onguent.

 

Elle me demande comment je me sens. "Bien !", lui dis-je. "Très fatiguée, un peu perturbée par cette amnésie, mais sinon physiquement je me sens très bien !". Et, n'y tenant plus, lasse d'attendre et, comme d'habitude, contrôlant mal mon anxiété, je lui demande si elle a vu mon scanner et mon électroencéphalogramme. Elle m'informe alors que le scanner ne révèle rien. Je sens mes épaules tomber et le soulagement dévaler la pente tout schuss.
Très rassurante, elle m'explique pourquoi l'IRM est envisagée, "par souci de sécurité". "Pour éliminer des choses...", me dit-elle sans plus de détails. Il n'en faut pas plus pour me faire basculer dans un questionnement interne qui ressemble vite au périphérique parisien à une heure de pointe. Je sens une main qui enlace mes entrailles et les emmêle. Moi, je suis comme ça. Il faut tout me dire, tout et tout de suite, sans fioritures, sinon j'invente ce qui n'est pas dit, l'imagine si bien que la menace se transforme en déclaration de guerre. Je déteste les points de suspension et les contorsions...

 

Elle doit lire sur mon visage une forme de détresse, car elle attrape illico la chaise contre le mur, la déplace et s'assoit à côté de moi. J'ai cru l'espace d'une seconde qu'elle allait prendre ma main dans la sienne et que j'étais... mourante ! Puis elle me dit : "Ne vous inquiétez pas, je vais répondre à toutes vos questions. Bien sûr, pour l'instant je ne peux pas affirmer que vous n'avez pas fait d'AVC ou qu'il n'y a pas un autre problème, mais au vu de votre scanner, pour moi, vous avez fait un ictus amnésique. L'IRM devrait nous rassurer."

 

Ainsi, l'angoissée de la rate que je suis a pu poser toutes ses questions et finir ses phrases sans être interrompue, par cet être exceptionnel qui en s'asseyant près de moi m'a signifié qu'elle allait prendre le temps, que je n'étais pas qu'un simple numéro de chambre ou des constantes. Un temps qu'elle m'a donné et qu'elle n'avait sûrement pas, puisque le service était plein à craquer. J'ai alors obtenu des réponses précises, claires et étayées par plein de petites informations vulgarisées sur le fonctionnement du cerveau humain. Quel fabuleux métier ! Fascinant. Ce médecin tellement empathique a surtout compris que j'avais besoin de... comprendre. Je n'avale déjà pas un Doliprane si je ne sais pas pourquoi je dois le prendre, alors bon... Ainsi, j'ai pu attendre sereinement la suite des festivités neurologiques sans me faire des nœuds au... cerveau ! What else ? 

 

L'apaisement a suivi le soulagement. Je suis emplie de gratitude pour cette femme. Je lui ai dit tout le bien que je pensais d'elle. Elle a rosi. Ça m'a fait plaisir de lui rendre un peu, avec mes faibles moyens, ce qu'elle avait fait pour moi. 

 

Lorsqu'elle est sortie de la chambre, j'étais beaucoup plus calme. Mon cerveau était repu d'explications. Le gruyère avait moins de trous. Si tous les médecins pouvaient réaliser que certaines personnes ont ce besoin viscéral de comprendre, et qu'en prenant le temps, ils pourraient bien en gagner. Je n'ai plus posé de questions à quiconque, puisque j'avais mes réponses. 

 

Le grain de beauté labial de Salomé X. ne ment pas. Il est là pour souligner toute l'humanité intacte qui sort de sa bouche, après avoir transité par un encéphale de haute voltige.

 

J'ai eu beaucoup de chance qu'elle soit de garde.

Publicité
La neurologue

Publié dans Portraits

Pour être informé des derniers articles, inscrivez vous :
Commenter cet article