Mon Dieu qu'il est bavard !
C'est le genre "d'invité" qui ressemble à une épreuve. Une espèce de Chemin de croix païen. J'irais même jusqu'à dire à un moment dévotionnel à passer.
Dès l'instant où il met un pied chez toi, jusqu'à ce qu'il s'en remonte dans le train avec son sac à dos, tu ronges ton frein, te tords les doigts, te mords la langue et bats la mesure du temps qui passe avec tes pieds, comme des baguettes sur une batterie. Il suffit qu'il arrive pour qu'une sorte de tension nerveuse te saute dessus et te vrille les nerffffs avec de longues aiguilles à tricoter !
Il ne dialogue pas, il soliloque à bâtons rompus. Et, au besoin, invente des événements, des éléments, des situations ou des souvenirs au fil de ses récits interminables. Les blancs n'existent pas. Cet homme est empli de didascalies. On n'entend jamais les mouches voler, la pluie tomber ni la musique en fond sonore. Il se fout de savoir s'il t'ennuie, t'intéresse ou te soûle, il a un marathon à terminer. Et la ligne d'arrivée n'est jamais qu'un mirage dans le désert.
L'échange n'est pas de mise. Il se tamponne le coquillard de tes tentatives d'en placer une. Que tu puisses avoir un truc à dire, une opinion, un témoignage ou une nuance à apporter, n'est pas une option pour lui. Alors tu la boucles, bouillonnes intérieurement et penses à autre chose pour contenir tes envies de crier : TA GUEUUUUUUULE !"
C'est assez violent de se contenir ainsi ! Je ne suis pas très entraînée à vrai dire. En temps normal j'ai tellement plus de mal à la fermer qu'à l'ouvrir... 😬
Il s'agit, pour lui, que les autres écoutent religieusement ses avis définitifs sur tous les sujets, y compris sur ceux dont il ne connaît à l'évidence strictement rien. Et, pour toi, de bouger la tête en fixant sa monture de lunettes ou ses oreilles décollées et de croiser et décroiser les jambes à intervalles réguliers, pour ne pas tomber de sommeil le front sur la table, à force d'immobilité. On peut concevoir cette situation comme une espèce de torture un peu raffinée, mais une petite torture quand même. Comme une goutte d'eau entre les yeux... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc... ploc...
Qu'il se dédise, se contredise, érige des incohérences ou des paradoxes en pensées de luxe originales ou singulières, digresse tellement qu'il s'y perd lui-même ou à défaut son latin, est le cadet de ses soucis. Ce qui devient, en revanche, le tien... de souci, lorsque égarée dans ses apartés élastiques, cette pie bavarde compte sur toi pour lui rappeler le sujet initial, originel, alors que ça fait des heures que tu es partout sauf à Carcassonne. Le changement de prosodie te ramène autour de la table, contrainte et forcée, engourdie, comme à la sortie d'un coma... ou d'un ictus amnésique. Tu fais semblant de chercher, mais de toute façon il continue de jacasser, alors à quoi bon.
S'il a un peu picolé, c'est pareil. On ne voit pas la différence. Ce ne peut donc pas être une excuse recevable. 😆
C'est un membre de la famille de ton chéri, tu ne peux donc pas refuser lorsqu'il annonce sa venue. Ton chéri non plus d'ailleurs. On peut, tout au plus, s'arranger pour qu'il reste un week-end et pas une semaine, en feintant, prétextant et louvoyant comme un lézard.
Ah non alors ! 7 jours, il repartirait en morceaux dans plusieurs sacs poubelle de 100 litres ! C'est certain !
Quand même... l'Amour te fait faire et supporter de ces trucs !
Les rares moments où personne ne l'écoute et vaque à ses occupations ou, plus honnêtement, fuit dans une autre pièce avant d'exploser d'agacement, il siffle ou chantonne, fort... évidemment. Le silence semble être son pire ennemi. Peut-être continue-t-il à parler dans son sommeil...
Si ce n'est pas le signe d'un malaise intérieur, je veux bien qu'on m'appelle Thérèse... ou Solange ! Il lutte peut-être contre une angoisse de mort massive et permanente, en remplissant l'espace et en comblant le moindre interstice.
C'est en voulant éviter la faucheuse à tout prix et en vérifiant constamment qu'il est bien vivant qu'il risque le plus de trouver la mort. Drôle de paradoxe ! 😁
Chacun développe son stratagème personnel, sans chercher à le vexer, parce qu'il est chiant, effroyablement, incroyablement chiant, mais pas méchant ; moi, je fonce faire la vaisselle, alors que F. lui fout des vidéos de 15 minutes sous le nez, avec le son très fort. Le temps nécessaire pour recharger les batteries. Comme une voiture en panne sèche dans laquelle on verse les quelques gouttes d'essence qui restent au fond du bidon pour atteindre la pompe la plus proche, en roulant le plus doucement possible pour être sûr d'arriver à bon port.
S'il se taisait dès que quelqu'un parle, on pourrait tenir le crachoir pour contenir sa logorrhée, mais non, il couvre ta voix, coupe ta parole, fait plein de bruits de bouche.
Bref. C'est très pénible.
Il continue même de parler, seul, alors que ses interlocuteurs échangent sur un autre sujet, sous son nez. Il suffit de reprendre sa respiration une demi-seconde pour que la pipelette reparte de plus belle dans une litanie dont lui-même ne connaît pas l'issue.
C'est fou, presque surréaliste.
Le pire, c'est le matin au petit dèj. Je sens F. qui se retient d'exploser. Je le vois à sa mâchoire crispée et à son air aimable. Lui parler au petit dèj est audacieux voire téméraire. La prise de risque est substantielle. Perso, j'évite. 🤪 Mais non, notre "invité", lui, croit en son ange gardien, et pérore sur le manque d'eau potable en Tunisie ou les transports en commun à Bordeaux ! À 7 h du mat' ! Le kamikaze !
Quand il est parti, je me suis allongée 20 minutes sur le dos, à même le parquet. J'ai adoré me concentrer sur le tic-tac de la pendule. Et me suis assoupie dans les bras du silence, en écoutant juste son coeur battre régulièrement.
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