La marche rapide
Il était une époque où marcher, c'est-à-dire avancer à l'aide des pieds, relevait du bien-être, d'une activité sans agitation, tranquille et déstressante. On pouvait se remuer la couenne, perdre du gras, se remonter les fessiers, s'aérer la tête, en bavassant avec un(e) copin(e), en admirant le paysage, en écoutant les oiseaux piailler, une histoire extraordinaire de Pierre Bellemare ou en partant dans l'espace avec David Bowie.
Maintenant, quand l'on propose à quelqu'un de faire une petite marche digestive, on entend : "Ah oui, mais on traîne pas hein, on marche rapidement !". M'enfin qu'est-ce que c'est que cette nouvelle manie de marcher à fond la caisse ?! Importée de Scandinavie, cette activité sportive envahit les sous-bois, traumatise les arbres, les chevreuils et les marcheurs traditionnels. Bonjour la détente !
Armés de deux bâtons, les adeptes de la marche rapide foncent en se déhanchant, bravant le temps et le ridicule. Adieu la notion de plaisir, finis la sensation du déroulé du pied sur l'herbe, le relevé de nez face au soleil, au vent, à la pluie, à l'odeur de la mousse, les petites pauses inopinées pour admirer les fleurs ou le courant de l'eau. Et surtout, terminées les rêveries du promeneur solitaire, l'introspection à la Rousseau. Maintenant, la mode c'est the fast walking !
Vivre vite, marcher vite, manger vite, écrire vite, lire vite, dormir vite ("Je ne dors pas longtemps, mais je dors vite" disait Albert Einstein :-)), y'en a marre ! A quoi rime cette précipitation ? Quel sens a cet empressement, ce culte de la vitesse ? Pourquoi considérer la contemplation comme une perte de temps ou, pire, de la fainéantise ? Une peur de son vide intérieur peut-être ? Je dis ça, je dis rien...
Même les slows n'existent plus sur les pistes de danse. On ne fait plus ses courses, on passe au drive. On ne se promène plus, exit la balade, maintenant on trace la route en regardant ses pieds.
Mais où court donc le monde ? Qu'on fasse tout vite ou pas, on va tous crever, n'est-il point ?
La tortue arriva la première. Eh bien ! lui cria-t-elle, avais-je pas raison ? De quoi vous sert votre vitesse ? Moi, l'emporter ! et que serait-ce si vous portiez une maison ? Jean de La Fontaine.
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