Fabien D.
Rédiger un texte avec pour Sujet Fabien D., c'est comme jouer la 5e de Beethoven sur un stradivarius. Même si tu n'as jamais appris à lire les notes, la symphonie s'impose et coule comme une évidence.
Le premier violon, c'est Fab.
Tu l'appelles pour qu'il monte sur scène afin de lui remettre son Goncourt, deux fois, parce que la première fois il rêvassait et n'a pas entendu son nom. Un coup de coude dans les côtes l'ayant ramené sur Terre, il se lève enfin de son fauteuil en velours rouge, surpris par les applaudissements éperdus de la salle, sonné, très gêné, flatté aussi, gonflé de fierté, mais seulement le temps d'un battement d'ailes. Il tire une énorme taffe sur sa cigarette électronique comme pour mettre du carburant dans son véhicule, remet son chapeau gris droit, sourit comme un con, écrase les pieds de tous les gens dans l'allée, avance en déroulant ses quilles de manière mécanique, la braguette ouverte, un lacet défait, monte les marches, se vautre, se relève en rougissant, avance en fixant le projecteur comme un phare dans la brume, attrape d'une main le prix qu'on lui tend et cherche sur-le-champ à le passer à son voisin comme s'il n'était pas pour lui. Mais déjà on lui met le micro dans l'autre main. Et là, rien. Nada. Que dalle. Pas un mot ne sort de sa bouche. Il regarde la salle en écarquillant ses grands yeux noirs et se demande ce qu'il a bien pu faire de mal pour se retrouver là.
C'est Fab.
Un type génial - au sens littéral du terme, qui pourrait recevoir des seaux d'estime, des brouettes de prix, des rafales de reconnaissance, des centaines d'articles élogieux, des premières places aux concours tous les ans, et qui continuerait - quand même - à porter le costume de l'imposteur, de l'illégitime, du Charlot vagabond qu'il affectionne tant, et de son Kid orphelin. Persuadé qu'il y a une erreur, que le logiciel a buggé, que l'examinateur a malencontreusement interverti les copies ou que le facteur était bourré.
Il y a des gens comme ça, qui ne se rendent jamais vraiment compte de qui ils sont, de ce qu'ils dégagent ni de ce qu'ils apportent aux autres. Alors on les aime pour deux, que ça les déstabilise ou non. On les aime pour eux-mêmes, malgré eux.
Un fil invisible me relie à cet homme, une hyperconnexion un peu mystique. Parfois, je pense un truc et me dis : "Tiens, faudrait que je demande à Fab ce qu'il en pense..." ou "Faudra que je le dise à Fab..." et pof ! une sonnette m'annonce l'arrivée d'un mp, et c'est lui.
J'aime avoir son avis, sur tous les sujets. Il pense droit, large, vite, en 4-D, en dehors des sentiers battus et tellement loin des normes. Avoir gagné son amitié (j'en ai la prétention) m'assure un dessert maison à tous les repas, d'un grand pâtissier. Un coup à finir diabétique !
Fab diffracte mes angoisses également. Je n'ai pas le souvenir d'une seule fois où lui parler d'un souci, d'une préoccupation, ne m'a pas aidée à y voir plus clair. Il tape dans le mille. Chaque fois. Avec une facilité désarmante. Une intelligence émotionnelle, en plus de toutes les autres et de tout le reste.
Le reste, c'est : une plume déliée, puissante, qui s'ignore souvent, beaucoup trop à mon goût ; un humour tordant, vif comme l'éclair, fin, qui te cueille systématiquement quand tu as la bouche pleine ou que tu es en train de boire ; un besoin d'authenticité rassurant. Bref, je vais m'arrêter là. Parce qu'avec Fab je n'ai pas besoin de tout expliquer pendant des heures. Parce qu'il comprend toujours ce que je veux dire, parfois même avant que je le dise. Et, bizarrement, ça ne me dérange pas du tout. Bien au contraire.
Si j'avais eu la chance de naître avec un frère jumeau, j'aurais adoré que ce soit Fabien. 😘
