Zitoune

Publié le par La Zitoune

Je ressemble à mon père. Il m’a légué ses valeurs de Gauche, son amour de la lecture, du cinéma, son autodérision mortifère, son angoisse existentielle, son caractère, ses cheveux, sa grande fatigabilité, son besoin vital de rire, son goût des voyages, son impatience, sa maladresse, son sens des situations cocasses, son rire de hyène asthmatique, sa détestation de l’injustice, des conventions, des groupes, des ordres, des lignes droites, des contradictions, son feuillu cérébral biscornu aussi. Il était plus fier que moi, plus rigide, plus malheureux, je suis plus libre. Le regard des Autres l’étouffait, je m’en tamponne assez bien le coquillard.
Il n’y est sans doute pas pour rien.
Les filtres m’encombrent. Je ne vis vraiment que dans l’intensité des situations, des instants, des gens. Et quand elle n’existe pas… je l’invente.
J'écris.
Je suis à ce point suradaptée aux situations qu'elles me saisissent comme un steak jeté dans l'huile bouillante d'une poêle. Pour avoir un minimum de paix sociale, je n’ai pas d’autre choix que de m’adapter. Alors, quand la porte de chez moi se referme sur ce monde à mon goût trop éclairé, trop bruyant, trop convenu, je lâche des rafales de "merde !" et - en règle générale - je parviens à me dénouer. Ou pas.
Les défis commencent dès le matin. Plusieurs conversations en parallèle et c’est la surdité ; les bruits périphériques noient les paroles de mon interlocuteur, je fais répéter. L’air ahuri, j’essaie de lire sur les lèvres, d’attraper des mots à la volée, de reconstruire des phrases. Il faut serrer des mains, claquer des bises, supporter des odeurs, la lumière des néons, la sonnerie du téléphone, le bruit des talons hauts, les gens qui parlent trop fort.
L’envahissement progresse au fil de la journée.
J’ai appris à ôter mes boules Quies à la vitesse de l’éclair, à mettre au pli mes collègues (quand j'en ai, heureusement assez rarement) : "Bonjour ! Je ne fais pas la bise, mais le cœur y est !". Ce qui entraîne des réflexions : "Ah oui ! c’est vrai, toi tu ne dis pas bonjour !". Si si, je dis bonjour (connard/-asse), mais je ne te suce pas la pomme par obligation.
Je hais le sarcasme, mais pas autant que le foie de veau.

Je suis fatigable, perméable. La vie en collectivité me vide, m’éteint, et plus je m’éteins plus je deviens étanche, et triste aussi. L’après-midi, je suis idiote, maladroite ; beaucoup plus que le matin. Je me fais l’effet d’un building éclairé qui s’éteindrait au fur et à mesure de la journée, jusqu’à me retrouver dans le noir, avec pour seul repère le panneau lumineux indiquant la sortie.
Je me souviens de Claire, une jeune stagiaire, qui tirait sur son pull quand on lui posait une question, ne regardait jamais dans les yeux, riait en décalé ou ne riait pas du tout. Je me suis reconnue plus jeune en elle, surtout quand je l’ai vue se boucher les oreilles dans une salle surpeuplée où résonnaient les bruits des couverts, qui nous vrillaient douloureusement les tympans, ou lorsqu'elle me jetait des œillades paniquées en réunion, m'appelant à l’aide, se noyant dans des détails. À ce niveau-là de détresse sociale, la complicité n’est plus un luxe, mais une question de survie. J’ai un radar pour détecter les Troptrop. Une antenne hypersensible.
Être un Troptrop revient à avoir un thermostat pas très bien réglé, une rationalité exacerbée et parfois à proposer des solutions pratiques au lieu d’un réconfort socialement attendu.
Retenir l'émotion des deux mains ou se la prendre en pleine face. Un thermostat qui canicule ou congèle.
Un besoin d'aller au bout du bout, d'approfondir, de savoir de quoi et à qui l’on parle, de cohérence, de vibrations, d’honnêteté intellectuelle, de sens.
Pour ne pas devenir fou ou mourir d'ennui.

On ne choisit pas d'être un Troptrop. Il n'y a donc aucun mérite ni aucune honte à l'être. Ce serait comme d'être fier d'avoir les cheveux frisés ou honteux d'avoir les pieds plats.
Ce serait d'un ridicule.

Les Troptrop sont aussi les seuls à voir certains détails. Le sel de la vie. Une lumière, un geste, un mot, un regard, une idée et c'est tout un univers qui s'ouvre, à l’infini. La sensualité du monde, toute sa beauté, est alors à portée de main. Une vision différente, une capacité d'émerveillement - que je n’échangerais pour rien - dans lesquelles contempler son chat faire sa toilette ou étreindre un âne dans son enclos est poésie.
Pleurer au pied d’un arbre également, et y puiser sa force.

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Zitoune

Publié dans Portraits

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