Courroie de distribution
Tout le monde fume sa clope dans le patio, debout, ou boit un café dégueulasse à 0,55 €. Même la machine à boissons fait des bénéfices outranciers dans cette boîte.
C'est la pause pour certains, la coupure pour d'autres, ou alors la journée de travail va bientôt commencer pour les moins chanceux.
La fourmilière est très bien organisée. Chacun a son badge qui pendouille autour du cou, son prénom sur la poitrine, la marque de l'enseigne brodée dans le dos. La liste des tâches à effectuer chaque jour est claire pour tous.
Le temps de pause également, foi de badgeuse - ce flic sans uniforme.
Les salariés sont en grappes et parlent fort. Les magasiniers avec les magasiniers, les boulangers avec les boulangers, les caissières avec les caissières, le rayon fromages et charcuterie avec le rayon fromages et charcuterie, etc. Seul le roller, unique en son genre, patine des uns aux autres et semble tisser une toile. Ici, on ne mélange pas les savoir-faire et chaque titulaire d'un poste a l'impression de travailler plus durement que les autres et le revendique comme un besoin de reconnaissance ; quitte à injustement traiter de nantis les collègues du rayon à côté, pour garder un semblant d'estime de soi. (D'une manière générale, que ce soit ici ou ailleurs, les gens ont souvent le sentiment que leurs congénères ne foutent rien.)
Les uns se gèlent les meules, les autres ont le dos en vrac, des tendinites, du stress à trop haute dose, ... Certains cumulent.
Un seul point réunit tout le monde et soude les fourmis malgré elles : elles sont toutes payées au lance-pierre et redoutent la retraite à 65 ans.
Quel monde étrange que ce monde où la solidarité n'est jamais transversale.
C'est facile à comprendre.
Ouvrir la porte, même une fois, même un peu, pour dépanner dans le vif de l'action ou rendre service parce que "l'on est comme ça", ce serait donner l'occasion au patron - ce capitaliste aux dents de requin - d'exploiter encore +, si cela est possible, les masses laborieuses au SMIC.
Karl Marx frôlerait la crise cardiaque et Philippe Poutou la diarrhée aiguë.
Personne ne connaît mieux le capitaliste aux dents de requin qu'un salarié de terrain dans une grande surface.
Il sait, lui, que s'il donne une main le requin lui bouffera le bras. Il comprend pourquoi lorsque les syndicats demandent un bras et qu'on leur donne une main... eh bien ils la prennent ! Oui, ils comprennent pourquoi, dans leur chair, dans leurs douleurs articulaires, leurs troubles tendineux, dans l'usure prématurée de leur corps, alors ils s'emparent de "la main" comme d'un code-barre qu'on se hâterait de scanner avant la fin de la promo.
Mais il n'y a + de syndicat fort dans cette boîte. Juste une vendue qui se vante d'être appréciée par la direction, cette nouille. Un aveu parfait de nullité dans l'efficacité. Parler de traître jaune serait même exagéré, tant cette gourde est naïve et persuadée de bien faire. Les salariés sont donc seuls face au requin aux dents triangulaires et effilées. Et les fourmis de terrain souffrent comme jamais : horaires démentiels, des 7 h 45 d'affilée en caisse avec seulement 22 minutes de pause quand cela chante à la direction, si t'as envie de pisser eh bien tu te retiens ! des absences ou des départs non remplacés en rayons, des amplitudes horaires délirantes, des journées interminables, à se demander pourquoi tu paies un loyer, avec des coupures de deux voire trois heures, des arrêts maladie à la pelle, des contrats précaires, un turn-over hallucinant, avec des gens - pour beaucoup des étudiants malléables - en formation partout, avec toute la charge que cela représente pour les "anciens" - qui ne sont pas mieux payés parce qu'ils forment les petits nouveaux, ni même délestés de leur charge de travail habituel lorsqu'ils transmettent leurs savoirs, des clients de + en + exigeants, infects, toujours pressés et d'une condescendance à pleurer de rage ; pas tous, bien sûr, mais suffisamment nombreux pour que des âmes normalement sensibles se perçoivent comme des moins-que-rien, des petites gens, des sans-dents.
Quand on pense que les classes dites populaires ont massivement voté pour Le Pen, voyant en elle un remède palliatif, une réponse aux syndicats exsangues, vidés de leur substantifique moelle depuis Sarkozy et achevés par Macron, la déprime gagne du terrain. C'est dingue le nombre de personnes que ce mec a pu fracasser en cinq ans, et pas toujours symboliquement ! Macron devrait être en taule, en QHS, comme un vulgaire tueur en série.
Le requin - cette grosse tête de gondole - a encore de beaux jours devant lui et ce ne sont pas des saucisses cuites et avalées sur les ronds-points par des Gilets jaunes majoritairement dépolitisés, antisyndicalistes primaires, désorganisés par essence (ha ha ha !) et infiltrés par des mouvements d'extrême droite rêvant de putsch, que le type coiffant l'organigramme - dans son costard-cravate, va se mettre à partager les gains et à dégraisser du CAC 40 du haut vers le bas. Je n'aimerais pas être ses artères ni son taux de cholestérol. Sans garde-fou ni contre-pouvoirs organisés et visibles, le mec n'est pas près de ruisseler.
Les corps intermédiaires sont plongés dans un coma qui n'a rien d'artificiel ; portes ouvertes à toutes les régressions sociales, au grignotage des droits durement acquis par nos aïeux et souvent considérés comme des privilèges par la Droite.
Petite touche par petite touche, vague par vague, l'érosion avance et le Code du travail s'effrite.
Le monde de la grande distribution est dur, âpre et parfois sans pitié. Lucie le découvre de l'intérieur. Éberluée. Loin du compte.
Elle a la chance de ne faire qu'y passer, de le vivre comme une découverte circonscrite dans le temps, un choix temporaire, parce qu'elle aime multiplier les expériences professionnelles les plus hétéroclites et apprendre. Elle souffre physiquement et parfois moralement à son poste de travail, mais elle a le choix. Elle a choisi de bousculer son univers ronflant, ouaté, de découvrir l'autre versant, un temps.
Mais d'autres n'ont pas ce choix et passent une vie entière dans ce genre d'endroit.
Elle en est extrêmement consciente.
Alors, en quelques mois, Lucie a planté des graines de la contestation, qu'elle laisse germer, tranquillement, sans forcer la nature, en respectant ses contraintes et ses craintes légitimes.
Tous les jours, elle les arrose, les repique et rajoute du terreau. Elle informe et forme en accéléré, l'air de rien, en loucedé. Elle donne des billes et fait mûrir le vent de la révolte.
Elle quittera cette boîte fin juin et aimerait que l'arbre syndical nouvellement planté dans certains esprits déploie ses branches et produisent des fruits. Que le mot respect ne soit plus employé à tort et à travers et qu'il retrouve son sens originel, avec tout l'arsenal de mesures nécessaires à son exercice pratique. Que l'employeur ou son représentant aux cheveux gominés et à l'air suffisant ne se permettent plus de dire que "nous travaillons dans une ambiance familiale" et retrouve un peu de décence, antidote naturel au ridicule.
Lucie avoue sans fausse modestie qu'elle serait très fière d'elle si - à terme, après son passage - un(e) délégué(e) syndical(e) - protégé(e) par son statut et la loi - était désigné(e) par une centrale, soutenue par une section de plus en plus importante, et accompagnait en réunion de négociations, face au représentant du requin suffisant, la nounouille naïve. Qui sait ? Soutenue et formée, la gourdasse deviendrait peut-être redoutable et pleinement efficace dans la défense des droits des travailleurs.
Le syndicalisme est au salarié ce que le porte-flingue est au flic. On n'est pas obligé de s'en servir, mais quand il n'existe pas ou est à la solde d'un pouvoir autoritaire et injuste, on risque bien plus sûrement sa peau, cuir tanné et grandes gueules compris.
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