Ecrivez la suite !
Ceci est une histoire écrite à plusieurs mains, 3 pour être exacte, mais elle n'est pas terminée. Tout nouvel arrivant sera le bienvenu. Envoyez vos "suites" en commentaires, la Zitoune fera le nécessaire.
Monsieur Côme Gaunet est réputé pour son élégance. Toujours tiré à quatre épingles, il lui serait inconcevable de sortir de chez lui froissé ou taché. Son costume violine favori, composé de trois pièces, fut taillé sur mesure il y a bien des années, mais il a l'air flambant neuf. Monsieur Gaunet est très soigneux. Un noeud papillon argenté lui donne cette petite touche désuète mais distinguée des classes supérieures. Ses chaussures vernies noires font sa fierté et il ne manque jamais, à maintes reprises au cours de la journée, de les faire briller avec un petit chiffon toujours à sa disposition. Son chapeau de feutre noir délicatement posé sur ses genoux, sa mallette en cuir marron de bonne qualité coincée entre ses pieds, il prend tous les matins - à 7 h 12 précises - le RER C en direction de la gare du nord.
Monsieur Gaunet est directeur administratif et financier dans une grande entreprise de produits ménagers. Il est apprécié de l'ensemble de ses collègues pour sa compétence, sa rigueur et sa diplomatie ; jamais il ne fait de coupes budgétaires sans en expliquer officiellement les raisons à l'ensemble des employés, du moins gradé au P.-D.G.
Il vient de fêter ses 57 ans et ne s'est jamais senti plus en forme. Divorcé depuis quelques années, sans enfant et sans regrets, il goûte à la liberté.
(Oulipia). Liberté qui toutefois pour lui va de pair avec l'ordre. Monsieur Gaunet est un amoureux de l'ordre, sous toutes ses formes : chez lui, il ne saurait tolérer que rien ne soit à la place exacte qu'il lui a impartie. A son bureau, naturellement, ses secrétaires ont appris à leurs dépens que même les stylos avaient chacun LEUR place, légitime et immuable.
Et Monsieur Gaunet porte sur le monde dans son ensemble le même regard que sur son existence personnelle : dans la société, ce qui compte, c'est l'ordre. Il a fait encadrer au-dessus de son bureau la phrase de Goethe : "J'aime mieux une injustice qu'un désordre".
Il se sent fier de maîtriser totalement chaque paramètre de son existence.
Ce matin-là, dans le RER, il promène alentour un oeil satisfait et condescendant : pourquoi donc tous ceux-là ne font-ils pas comme lui ? C'est si simple... Pauvre Monsieur Gaunet ! S'il savait ce que ce jour-là lui réserve... (Elisabeth). Et comme chaque matin, il sort du wagon par la même porte, celle du milieu, dans le deuxième wagon de la rame, veillant, en sortant, à poser toujours le même pied en premier, le gauche, sur le revêtement bétonné du quai. Mais ce jour-là, oh terreur, un papier venant troubler l'ordonnancement des choses se trouve à l'endroit exact où devrait se tenir son pied en descendant du RER. Et qui plus est, ce papier est rose... Encore un mauvais coup du Parti socialiste ! Monsieur Gaunet a toujours voté à droite et cela non plus ne changera jamais.
Mademoiselle Margaux Boisleau est réputée pour sa légèreté. Tout en longueur, un joli brin de fille, il ne lui viendrait pas à l'idée de partir travailler sans s'être maquillée. Ses tenues - toutes plus colorées les unes que les autres - proviennent pour la plupart des étals du marché. Mademoiselle Boisleau est une souillon. Ses origines paysannes lui collent à la peau comme un papier gras. Ses chaussures à hauts talons lui donnent une démarche chaloupée à la limite de la vulgarité. Les écouteurs de son MP4 dans les oreilles, son joli sac à main en tissu fleuri posé sur les genoux, elle prend tous les matins - à des heures variables - le bus en direction de la gare du nord.
Mademoiselle Boisleau est secrétaire dans une grande entreprise de cosmétiques. Elle est très peu appréciée de ses collègues, essentiellement féminines, qui lui reprochent sa jeunesse, sa beauté et sa trop grande confiance en elle. Bien sûr, ce sont ses propres déductions...
Elle fêtera ses 25 ans dans quelques jours et se sent un peu fatiguée ces derniers temps. Célibataire, elle n'a de cesse de chercher son chevalier servant.
Mademoiselle Boisleau vit sans montre ni repères. Son existence n'est qu'une succession de péripéties toutes plus rocambolesques les unes que les autres. Mais c'est SA vie et c'est ainsi qu'elle entend la mener. Sa phrase préférée, et (peut-être) inventée par Mme de Pompadour, est : "Après moi le déluge !" (Oulipia). Sa ressemblance avec la favorite s'arrête là, d'ailleurs : elle qui, en attendant de trouver l'Amour, le grand, le vrai, l'unique, attache une grande importance à conquérir le plus grand nombre possible de mâles, n'a pas encore réussi à séduire le Directeur Général de son entreprise.
Pourtant, ressasse encore ce matin-là Margaux en passant sa deuxième couche de mascara, elle a déployé toute sa gamme d'attitudes répétées devant son miroir, et testé toutes les toilettes (du moins celles compatibles avec les règlements).
En somme, Mademoiselle Boisleau est un curieux composé de romantisme et d'arrivisme : elle rêve à la fois d'un Roméo et d'une promotion canapé - et concilie tout cela sans état d'âme.
Ce matin-là, en retard comme souvent, elle descend du bus et se rue droit devant elle à travers la foule compacte de l'heure de pointe.
Elle fonce - et entre violemment en collision avec un quidam. Si violemment que, déstabilisée par ses talons démesurés, elle se retrouve par terre.
"Mademoiselle, je suis désolé, êtes-vous blessée ?", s'enquiert Monsieur Gaunet en la relevant.
Si Margaux était perspicace, à l'intonation mordante de cette voix, elle traduirait, sous les mots prononcés, la pensée véritable :
- Qu'est-ce que c'est que cette greluche invraisemblable qui se permet de froisser mon costume et de me retarder ?
Elle lève les yeux pour répondre, et rencontre ceux de Côme Gaunet. (Elisabeth). Et c'est à ce moment-là qu'elle s'évanouit.
Monsieur Gaunet, autant irrité qu'affolé, est bien obligé de s'arrêter. Il a une sainte horreur du moindre bouleversement de ses habitudes et cette jeune femme affalée sur le trottoir est un événement qu'il n'avait certes pas prévu. Mais Monsieur Gaunet, en homme droit et de principe, ne peut abandonner la demoiselle à son sort et il est résolu à la secourir.
Il éprouve tout d'abord une gêne car dans sa chute, la jupe de la jeune femme s'est un peu relevée, dévoilant une cuisse... galbée ; il est presque honteux de cette soudaine pensée et la réprime rapidement.
Un peu maladroitement, il tapote les joues de la jeune femme que toute couleur a désertées mais rien n'y fait, la demoiselle ne reprend pas ses esprits.
Se peut-il qu'elle se soit blessée en tombant ? Cela lui semble peu probable puisqu'elle s'était d'abord relevée sans difficulté. Mais alors pourquoi est-elle tombée juste après avoir relevé les yeux vers lui ? Il n'en a pas la moindre idée.
Il saisit la main de Miss Boisleau et tout en la serrant dans la sienne, implore de sa voix légèrement rauque, "Mad'moiselle, Mad'moiselle, est-ce que vous m'entendez ? Serrez ma main si vous m'entendez". Pour toute réponse, un gémissement.
Monsieur Gaunet arpente les longs couloirs de l'hôpital Saint-Antoine. Il vient de téléphoner à sa secrétaire pour l'informer qu'il ne viendrait pas travailler à l'heure pour raison imprévue, mais qu'il ferait néanmoins tout son possible pour arriver rapidement au siège de l'entreprise. Il trépigne d'impatience, mais ne peut décemment pas quitter les lieux avant d'avoir obtenu des nouvelles de la santé de cette jeune femme. Sa rigueur morale lui interdit de se comporter en goujat égoïste... et sa conscience professionnelle lui martèle sans cesse cette importante réunion du début d'après-midi.
Monsieur Gaunet est intimement convaincu que ce satané papier rose qui l'a obligé à poser son pied à une vingtaine de centimètres plus loin qu'à l'accoutumée à la descente du RER lui a porté malchance. Casser ses rituels insécurise toujours cet homme réglé comme une horloge et organisé comme un militaire de carrière.
Le médecin arrive à pas de velours derrière Monsieur Gaunet et celui-ci, surpris, ne peut réprimer un petit cri, puis il se ressaisit.
" Monsieur Gaunet ?
- Oui, c'est moi, comment connaissez-vous mon identité ?
- Votre fille m'a dit que vous l'attendiez. Tout va bien, ce n'est qu'un étourdissement. Sa tension est faible, mais c'est une fatigue passagère. Une cure de vitamines et du repos et le surmenage ne sera plus qu'un vieux souvenir. Ne vous inquiétez pas."
Monsieur Gaunet, la bouche ouverte, se demande s'il a bien entendu.
"Excusez-moi Docteur, comment avez-vous dit que vous connaissiez mon nom ?
- Votre fille m'a dit que vous étiez là.
- Mais enfin ! cette jeune femme n'est pas ma fille ! Je ne la connais pas, elle s'est évanouie dans la rue au moment où je passais !"
Le médecin repart à pas de loup après avoir haussé les épaules et indiqué le numéro de la chambre de Mademoiselle Boisleau à son soi-disant paternel.
Monsieur Gaunet ne sait que faire. Puis, poussé par la curiosité ET la contrariété, il décide d'aller voir cette mystérieuse inconnue qui raconte des salades sur son compte à la gent médicale.
(Oulipia). Tandis que Monsieur Côme Gaunet foule avec dignité mais rapidité le lino miroitant et aseptisé des couloirs, puis attend l'ascenseur, dans le secret de sa chambre, une paire d'yeux étincelants dépasse du drap de Margaux Boisleau. Elle est surexcitée : quel choc ça a été de reconnaître sur ce trottoir le patron de sa copine Lili... Son patron, et son béguin, aussi : au point qu'elle s'est débrouillée pour le prendre en photo en douce. Margaux se souvient de la façon mystérieuse, enamourée et triomphale à la fois dont son amie lui a montré cette photo : "Il est craquant, non ? Tellement chic !"
Les bureaux des deux entreprises sont voisins, la rencontre n'est donc après tout pas si surprenante. Mais, en un éclair, Margaux a compris qu'elle allait pouvoir jouer sa carte sur ce coup-là. Tant pis pour sa copine. De toute façon, c'est un amour à sens unique, à sa connaissance.
On frappe discrètement. Aussitôt, la jeune femme revêt une mine dolente. Monsieur Gaunet entre, à l'évidence fort gêné par la situation. Mais après un instant de flottement, il se souvient de ce qui l'amène. Il ouvre la bouche, et à sa grande surprise demeure coi. Il se racle donc la gorge, et un sursaut d'amour-propre lui permet de reprendre la maîtrise de soi. Quant aux causes d'une perte de moyens si inaccoutumée chez lui, il verra ça plus tard : "Mademoiselle, le médecin m'a rassuré sur votre état, toutefois, je..."
Il a du mal à ne pas aller droit au but, et encore plus de mal à y aller. Face à cette impasse inédite, il fait jouer ses automatismes quotidiens. Estimant de son devoir de s'exprimer avec pondération, il marque un temps, et tâche de recourir au ton qu'il emploie dans les exposés qu'il fait à ses collaborateurs :
"Il semble que vous m'ayez fait l'honneur de me présenter au médecin comme votre père... Ce qui me surprend, je l'avoue... De plus, je n'ai pas le souvenir de m'être nommé en votre présence, or..."
De sous son mascara, Margaux lui lance un regard de biche éplorée, et susurre :
"Voilà longtemps que je vous connais..."
Puis, baissant les yeux, tripotant le drap comme machinalement (ah, si je pouvais rougir, pense-t-elle) :
"Je travaille dans l'immeuble à côté de vos bureaux. La première fois que je vous ai vu, j'étais avec une amie qui m'a dit qui vous êtes. Depuis, je prends souvent le bus d'avant pour vous voir arriver gare du nord, vous suivre un peu des yeux..."
Monsieur Gaunet s'impatiente : il n'a toujours que la moitié de l'explication.
" Mais pourquoi diable...
- Si j'ai dit que vous êtes mon père, c'est pour ne pas vous compromettre, voyons, n'est-ce pas évident ?"
Elle écarquille grands les yeux, comme elle a vu faire dans des films.
Gaunet a beau chercher, il ne voit là nulle "évidence" : en quoi ramasser une jeune femme qui s'évanouit serait-il "compromettant" ? Il hausse les épaules. Les flatteries de midinette qu'elle lui a déversées à la louche l'ont également laissé inerte. A vrai dire, il avait à peine entendu. En revanche, il n'est pas insensible à ces lèvres, à ce regard, à l'atmosphère du moment, peut-être : cette inconnue dans ce lit...
Margaux devine ce trouble, comme elle sent l'urgence de faire quelque chose pour ne pas laisser échapper l'oiseau sans espoir de le revoir. (Elisabeth). Alors n'écoutant que son coeur, qui bat fort à ses tempes à cet instant, elle surgit de dessous les draps et sans plus de cérémonie, se pend au cou de Côme Gaunet. Sous cet assaut soudain autant que rude, Monsieur Gaunet perd l'équilibre et ne peut empêcher la chute : il se retrouve le dos collé contre le lino avec au-dessus de lui, la demoiselle qui ne l'a pas laissé choir seul. Elle glousse, manifestement ravie.
A voir cette donzelle heureuse Monsieur Gaunet, partagé entre le trouble et le ridicule de la situation, esquisse un sourire. Margaux qui battait déjà des cils se met à taper dans ses mains, riant aux éclats et elle lui assène un "je vous aime" digne d'une réplique d'un Marcel Carné. Mais on n'est pas dans Quai des brumes et Monsieur Gaunet n'est pas Gabin... Il ne lui dit pas alors qu'elle a de beaux yeux, mais la repousse comme si son haleine empestait la viande faisandée. Il se sent débordé de tous côtés. Trop d'émotions le mettent dans cet état qu'il redoute plus que tout. A nouveau en position verticale, il tire frénétiquement sur son costume et réajuste son noeud papillon. Son chapeau de feutre a roulé sous une table. Mademoiselle Boisleau est déjà en train de le ramasser, ne manquant pas au passage l'occasion de lui faire admirer son petit postérieur rebondi dont elle est si fière. Monsieur Gaunet rosit et bredouille mille excuses avant de s'échapper de la chambre quasiment en courant.
Mademoiselle Boisleau est satisfaite, elle connaît suffisamment les hommes - malgré son jeune âge - pour savoir qu'elle l'aura, que ce soit tôt ou que ce soit tard.
Monsieur Gaunet a bien du mal à se concentrer cet après-midi. Il fixe le paper board sans ciller, toute "suite dans les idées" ayant quitté sa tête, et c'est dans un silence de cathédrale que ses collaborateurs - pour certains venus de leur lointaine province - attendent la suite de l'exposé de leur supérieur hiérarchique. Monsieur Gaunet se tourne alors vers l'assistance et d'une voix caverneuse saute à deux pieds dans le plat : "Je ne vais pas y aller par quatre chemins et vous faire perdre votre temps précieux. Il nous faut supprimer douze postes sur l'année et je vous demande donc de commencer à y réfléchir dès à présent sur vos implantations. La crise économique nous touche de plein fouet et nous n'avons pas d'autre alternative. Je vous prie de bien vouloir m'excuser". Gilbert - responsable paie au Siège - le sourcil en accent circonflexe, avance précipitamment sa chaise afin de laisser passer un Monsieur Gaunet tout en nerfs et inhabituel. La réunion est terminée.
Madame Gisèle Gautier - 53 ans - est réputée pour son esprit malveillant. Rien ne la met plus en joie que de nuire à autrui, et il ne se passe pas une journée sans qu'elle n'exerce son art ou ne déverse son fiel sur quelqu'un. Si l'on demandait à Madame Gautier de citer ses idoles, J.R. Ewing, Gargamel et Iznogoud viendraient sûrement en tête de peloton. Cependant, une différence de taille est à comprendre : ces personnages ont chacun un objectif - J.R. cherche toujours plus de pouvoir, Gargamel veut capturer les Schtroumpfs pour fabriquer la pierre philosophale et Iznogoud n'oeuvre que pour être Calife à la place du Calife - alors que Madame Gautier nuit par pur plaisir.
En arrêt maladie depuis plus d'un mois pour soigner un ulcère gastrique douloureux, qui ne manque pas de rajouter de la haine à son aigreur et par là-même de démultiplier ses capacités de pollution environnementale, Madame Gautier vit dans une HLM à Montreuil depuis sa plus tendre enfance. Laborantine de formation, elle est pourtant caissière à Carrefour depuis plus de 25 ans. Veuve et mère de jumeaux, qu'elle n'a plus vus depuis le jour de leur majorité, elle vit seule avec Morue - une tortue de terre - et Azraël - un chat aussi laid qu'hargneux. Sa famille et ses voisins la surnomment Ma Dalton, La Bourrique du 9ème ou encore La Teignasse. Elle n'a pas d'amis, mais une quantité industrielle d'ennemis.
(Oulipia). Le matin où a commencé notre histoire, Gisèle Gautier, sous prétexte d'aller faire les soldes, avait pris le même bus que Margaux, qui habite au-dessus de chez elle et à qui elle voue une détestation toute particulière. Elle est avide d'en apprendre toujours plus sur les hommes qu'elle fréquente, par exemple.
Le couronnement de sa carrière maléfique serait de pouvoir débusquer une liaison bien extra-conjugale et d'en tirer un fructueux chantage. Elle opère donc fréquemment des filatures de cette voisine au look trop "mauvais genre" à son goût. Margaux est bien trop distraite pour s'en apercevoir.
Quand la Gautier assiste à la scène avec Monsieur Gaunet, elle frétille d'excitation : c'est à coup sûr une affaire prometteuse. Cet homme est sûrement marié, respectable, elle en est certaine. Et elle est prête à parier que sa nymphomane de voisine va s'arranger pour lui mettre le grappin dessus.
(Elisabeth). Quand elle avait aperçu Gaunet sortir de l'hôpital, seul, elle avait hésité. Devait-elle suivre l'homme ou rester aux abords de l'hôpital à attendre sa dévergondée de voisine ? Elle n'avait pas tergiversé longtemps : elle savait où retrouver la donzelle ; quant à l'homme, elle avait devant elle le moyen d'en apprendre plus long et de découvrir notamment où nichait sa petite famille.
Dans un premier temps, elle avait sans doute localisé le lieu de travail de l'homme dans le bâtiment entièrement fait de vitres teintées. N'ayant rien de mieux à faire, elle avait entamé sa surveillance tout en entortillant nerveusement une mèche de ses cheveux grisonnants et secs autour de ses doigts boudinés.
Son attente n'avait finalement pas duré : une heure après le début de son pied de grue elle avait vu débouler l'homme perdu dans ses pensées, manquant la bousculer, il avait l'air préoccupé. Pensant le suivre jusqu'à son domicile, elle put se ranger rapidement à l'évidence, l'homme retournait aux abords de l'hôpital... Mais la voisine s'y trouvait-elle encore ?
Mademoiselle Boisleau s'était ruée à l'extérieur de l'hôpital à peine Monsieur Gaunet parti. Des étoiles dans les yeux, elle avait obtenu un arrêt maladie d'une semaine, ce qui lui donnerait l'occasion de monter un plan pour rencontrer "par hasard" Monsieur Gaunet. Elle a de l'imagination la petite. Tous les stratagèmes sont bons pour parvenir à ses fins. Mademoiselle Boisleau ne recule jamais devant rien.
"C'est bizarre, se dit-elle tout haut, qu'est-ce que La Bourrique du 9ème fait dans le coin ?".
Mademoiselle Boisleau avait été bien surprise de constater que Madame Gautier filait Monsieur Gaunet. Elle-même attendait devant son lieu de travail et guettait sa sortie quand elle avait aperçu sa voisine qui semblait attendre quelqu'un. Et, maintenant, elle se retrouvait à suivre Madame Gautier qui suivait Monsieur Gaunet.
C'est avec un large sourire que Mademoiselle Boisleau avait vu son futur chevalier servant entrer dans le hall de l'hôpital. Il retournait donc la voir ! Ah ! si elle avait su, elle n'aurait pas fait autant de manières et de supplications pour quitter cet endroit...
Pourquoi La Bourrique se cachait-elle pour espionner les faits et gestes de cet homme ?
Madame Gautier avait poussé un cri strident lorsque Mademoiselle Boisleau lui avait tapoté l'épaule.
"Tiens donc, Madame Gautier, quel mauvais vent vous amène dans le coin ?
- Pourquoi donc petite punaise ? La rue est à vous ? De quoi je me mêle !
- Toujours aussi aimable... Je vous souhaite une journée bien pourrie Madame Gautier, bien le bonjour chez vous.
- C'est ça ouais, va donc traîner tes guêtres du côté de chez Swann petite insolente".
Mademoiselle Boisleau avait littéralement éclaté de rire. L'agressivité de cette femme la laissait de marbre, elle éprouvait même - assez étrangement - de la compassion pour elle. Elle devait être bien malheureuse au fond... Ce fut l'une des plus grandes erreurs de jugement de Mademoiselle Boisleau. Elle s'en mordrait les doigts jusqu'aux moignons !
(Oulipia). Pendant ce temps, Monsieur Gaunet, pour la première fois depuis fort longtemps, se sent d'une humeur massacrante. Il est en train de regagner la sortie de l'hôpital, où on lui a appris que sa "fille" s'était senti la force de retourner chez elle - et il est mécontent du monde entier. Pourtant, se dit-il, s'il est revenu, c'est par devoir, juste par devoir : il ne pouvait pas laisser cette créature affaiblie sans venir aux nouvelles après la fin de sa réunion de travail... Mais voilà qu'elle s'éclipse. En bonne logique, ce devrait être rassurant quant à sa santé ; pourtant, Côme Gaunet ressent ce qu'il n'ose appeler une intense frustration.
A pas énergiques, il se dirige vers le métro - mais stoppe net peu avant l'angle du boulevard : une forme lovée de façon savamment alanguie sur un banc vient de se redresser et de s'approcher, vacillant légèrement sur des talons trop hauts :
"Je me suis sentie faible, tout d'un coup, susurre Margaux, et puis... (battement de cils)... je me disais que, peut-être... vous alliez revenir... (sourire timide et désarmant)."
Dans la tête si bien rangée de Monsieur Gaunet, souffle un vent de panique. A grand peine, il extrait de ses poumons un filet de voix :
"Voyons, ne restez pas là, je vais appeler un taxi..."
En planque dans l'embrasure d'une porte cochère, Gisèle Gautier jubile et déborde de haine à la fois :
"Ah le cave, non mais le cave ! Il voit donc pas le cinéma qu'elle lui fait ! Quels cons, ces mecs... Attends mijaurée, je vais m'en mêler, moi, de ton petit jeu !"
Monsieur Gaunet roule sur le côté du lit dans un langoureux soupir. Mademoiselle Boisleau est allongée sur le dos et fume une cigarette. Elle est heureuse, son plan a fonctionné au-delà de ce qu'elle imaginait et, cerise sur le gâteau, Côme se révèle être un amant merveilleux.
Monsieur Gaunet, qui ne supporte pas l'odeur de la cigarette, est alors pris d'une quinte de toux irrépressible et demande l'autorisation d'ouvrir la fenêtre. Margaux le fait elle-même après avoir pris la peine d'éteindre son mégot.
"Excuse-moi, je ne pensais pas que ça te ferait tousser, lui dit-elle avec un sourire calculé, dévoilant des dents si blanches que même le dentifrice en est jaloux.
- Ce n'est pas grave. Nous sommes chez toi, tu es en droit de faire comme il te plaît."
Monsieur Gaunet espère vivement que Margaux aura compris le message subliminal. Il est hors de question qu'elle fume chez lui, il ne le supporterait pas, fenêtre ouverte ou non.
Tout à coup, des petits coups répétitifs se font entendre. Margaux comprend alors qu'on frappe à la porte. Elle rabat le drap sur sa dernière conquête, enfile rapidement un peignoir de soie jaune clair et se dirige vers l'unique porte de son studio, hormis celle de sa salle de bain / toilettes.
Monsieur Gaunet est extrêmement gêné de comprendre qu'on pourra l'apercevoir dans le Clic-Clac au fond de la pièce. Margaux ouvre la porte après avoir crié "Je viens je viens, une seconde".
Quelle n'est pas sa stupéfaction en découvrant La Bourrique du 9ème sur le seuil, qui affiche un air narquois familier des plus belles têtes à claques. Après avoir jeté un oeil derrière Margaux et découvert Monsieur Gaunet au lit, à midi, elle se met à ricaner comme une hyène.
Margaux sent la colère monter en elle, ses joues la brûlent et elle entreprend de refermer la porte sans un mot quand Madame Gautier met son pied contre le chambranle, prend une photographie de Monsieur Gaunet et repart en courant en direction des escaliers, laissant une Mademoiselle Boisleau suffoquée et un Monsieur Gaunet ébahi ET extrêmement inquiet.
Autres histoires écrites à plusieurs mains :
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